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Commentaire de l'actualité (gaie ou non!) sur terre, au ciel, à gauche, à droite, de Genève, de Londres ou d'ailleurs
News and views (gay or not!) on earth, in heaven, left or right, from Geneva, London or elsewhere

Triste Babel vs Gaie Pride: "Vous savez ce qui manque à  Dieu?"

J’ai promis de vous entretenir de la pride survenue à  Lausanne le week-end passé… Or, ce que j’y aurai vécu avec le plus d’intensité est un événement qui, probablement, sera largement passé inaperçu. Il se trouve qu’une paroisse protestante de Lausanne a un culte “ordinaire” tous les samedis à  17h30. Il lui a été demandé sans grandes précautions si, le jour de la pride, elle voudrait bien accueillir à  son culte ordinaire les priders qui le souhaiteraient, et si on pourrait même participer un tant soit peu à  la préparation du culte. Requête acceptée en toute simplicité. Il était juste demandé de veiller à  faire respecter la dignité et le bon déroulement du culte. Peut-être le brave Conseil de paroisse fantasmait-il sur un déferlement de drag queens et de personnages moins habillés. Il ignorait – ou feignait d’ignorer – que s’exhiber lors d’un culte protestant n’est pas (encore?) tendance. Non, sous nos latitudes, ce n’est vraiment pas le lieu où il faut se montrer pour exister. Mais qui sait ce qui se serait passé si on avait joué habilement sur cette restriction paroissiale érigée en un ultime tabou postbourgeois? Toujours est-il que tout s’est passé au mieux, au-delà  de toute espérance même. Certes, il y a eu des grincements de dents, et l’Eglise centrale s’est fendue d’un communiqué de presse remarquable, témoignant d’un accueil inconditionnel (qui ne reflète peut-être pas l’opinion de tous les membres individuels). Pour vous en convaincre, voici le sermon qui a été prononcé par le pasteur qui, en l’occurrence, est le responsable de l’arrondissement (un mini-évêque en quelque sorte).

Prédication du pasteur Guy Dottrens pour les cultes des 8 et 9 juillet 2006 à  Saint-François et à  Saint-Jacques, Lausanne.

Lectures bibliques: livre de la Genèse ch. 9, versets 1 à  9; épître aux Romains, ch. 15, v.7

Vous savez ce qui manque à  Dieu?

Oh je sais, un pasteur ne devrait pas se permettre de poser ce genre de question… Dieu étant Dieu il ne peut rien lui manquer bien sûr!

N’empêche, vous savez ce qui lui manque? Eh bien à  mes yeux il lui manque cruellement une équipe de conseillers en image. Ca ne devrait pourtant pas être difficile de trouver chez les anges quelqu’un qui, avec tout le tact nécessaire, l’aiderait à  corriger un peu son look!

Et à  mon avis il s’agirait en priorité de réécrire un certain nombre de textes de l’Ancien Testament, à  commencer par cette histoire de Babel, qui franchement joue un mauvais tour à  ceux qui voudraient encore plaider la cause de Dieu.

C’est vrai quoi: voilà  enfin des hommes qui se parlent et se comprennent, qui sont sur la même longueur d’onde. Une humanité qui tient le même langage, qui communique: c’est pas le rêve ça? Ils s’entendent bien, ils font même des projets ensemble. Et voilà  que Dieu, depuis sa tour de contrôle pique la mouche et vient tout mettre en bas. Mais qu’est-ce qu’il lui prend?

Aurait-il des choses à  cacher qu’il veuille empêcher les hommes de monter jusqu’au ciel? Se sent-il menacé dans sa tour d’ivoire? Se comporte-t-il simplement comme un patron, jaloux de son pouvoir et qui sèmerait la zizanie juste pour affaiblir le syndicat? Quand je vous disais qu’il devrait soigner un peu son image de marque! Mais vous me direz: n’a-t-il quand même pas de bonnes raisons pour agir ainsi?

Une bonne raison, ce serait peut-être qu’il ait voulu punir l’humanité de son orgueil. Ah le péché d’orgueil, la présomption, l’amour-propre, quels vilains tours ça nous joue! Et c’est vrai, vouloir atteindre le ciel, vouloir devenir célèbre, chercher à  reculer toujours plus les limites de son pouvoir jusqu’à  devenir tout-puissant, c’est de l’orgueil pur et dur, de l’orgueil en brique! Alors si Dieu monte les tours, ce ne serait pas tellement qu’il craigne pour son pouvoir, c’est qu’il faut corriger cette humanité prétentieuse. Après tout, quand un adolescent dépasse les bornes, rien de tel qu’une bonne punition pour lui rappeler ses limites. Serait-ce qu’à  Babel l’humanité vit sa crise d’adolescence!?

Peut-être, seulement cette interprétation me laisse encore sur ma faim: parce qu’elle nous présente l’image d’un Dieu surveillant qui réagit au quart de tour chaque fois que l’homme quitte le droit chemin et voyez-vous, comme pédagogie spirituelle je trouve cela un peu court. Mais alors: comment expliquer le geste de Dieu?

Revenons au texte lui-même:

“Tout le monde parlait alors la même langue et se servait des mêmes mots.” “une seule lèvre, d’uniques paroles” dans la version de Chouraqui, la plus proche du texte hébreu.

L’idée n’est donc pas tellement que parlant le même langage ils vivent dans l’harmonie. Mais qu’ils ont poussé l’unité jusqu’à  n’avoir plus qu’un seul discours, les mêmes paroles qu’ils se répètent les uns aux autres.

“Une seule lèvre”: j’imagine un mal-entendant face à  cette humanité, regardant le mouvement des lèvres pour comprendre ce qu’elle dit, et découvrant qu’ils disent tous la même chose.

Dans le film La Vie de Brian, le héros est pris pour le Messie, et la foule le suit comme un troupeau de moutons, tous semblables. Alors il s’efforce de leur faire comprendre qu’ils sont tous des personnes uniques: “Vous êtes tous des individus” crie-t-il… et la foule de reprendre d’un seul cœur et d’une seule lèvre: “Nous sommes tous des individus”.

Dans cette plaine de Basse-Mésopotamie, l’ humanité ressemble une masse uniforme dans laquelle toute différence est gommée. Tous ces gens moulent des briques, sans se rendre compte qu’ils se sont tous mis dans le même moule. Ils n’ont plus d’identité, plus de nom: ou plus précisément ils cherchent à  se faire un nom: un seul nom dans lequel disparaissent les noms particuliers. Il est d’ailleurs frappant de remarquer que l’histoire de Babel est un des seuls récits bibliques qui ne contient aucun nom de personnes. On est dans l’anonymat complet. Cette humanité-là  se construit par effacement des noms, par dilution des paroles singulières dans le discours unique, par élimination des différences. Le slogan de cette humanité-là , c’est “Accueillez-vous les uns les mêmes”.

C’est à  cela que Dieu dit stop! Parce que Dieu, c’est l’antidote même de l’anonymat: pour lui un être humain n’est pas une brique semblable à  100’000 autres briques, mais un visage unique, différent de tous les autres. C’est pourquoi le projet de Dieu pourrait se résumer non pas en disant : “Accueillez-vous les uns les mêmes, mais accueillez-vous les uns les autres.” Pour Dieu, depuis que l’humanité existe, l’enjeu est là : l’accueil de l’autre, de sa différence, de son étrangeté, de son mystère, de ce qui nous dérange en lui. Jésus ira même jusqu’à  demander d’accueillir l’ennemi… Mais l’enjeu, ce n’est pas seulement celui de Dieu: nous voyons bien que c’est aussi le nôtre : à  quoi ressemble la société qu’ensemble nous sommes en train de construire? Et pour reprendre le thème de la Gay Pride, l’accueil de l’autre, cela commence tout près de chez nous! C’est bien sûr toute la question de l’accueil des étrangers, et les votations du 24 septembre vont mettre au défi la capacité de notre peuple à  accueillir l’autre.

De même le cortège de la gay pride dans notre ville et la présence parmi nous cet après-midi de plusieurs dizaines de sœurs lesbiennes et de frères gays mettent au défi notre capacité à  accueillir l’autre. Et je suis fier et reconnaissant que cette paroisse ait accepté de les accueillir.

Mais j’aimerais rapprocher encore un peu la question: est-ce qu’à  l’intérieur d’une communauté paroissiale nous sommes sûrs de toujours bien accueillir la différence des uns et des autres, p.ex. ceux qui ont une autre image de Dieu que nous? ceux qui de manière connue ou cachée ont une autre orientation sexuelle que nous ou encore tout simplement ceux qui ont un autre âge que nous? Et dans mon couple, dans ma famille: un parent, un frère, une sœur, des enfants parfois si différents de moi: est-ce que je les accueille, comme le Christ m’a accueilli, pour la gloire de Dieu?

A propos, le Christ, comment nous a-t-il accueilli? J’aimerais relever trois aspects de son accueil qui pourraient nourrir et inspirer notre manière d’accueillir:

D’abord le Christ n’est pas venu remplacer une morale par une autre, il est venu libérer la vie en chacun de ceux qu’il rencontrait. Et ce n’est pas parce qu’il nous invite à  accueillir l’autre qu’il faudrait tout à  coup avoir mauvaise conscience d’être bien avec eux qui nous ressemblent.

Nous avons besoin de nous retrouver avec des semblables. Cela est bon et rassurant. Nous en faisons tous les jours l’expérience: quand vous êtes dans un pays dont la langue vous est complètement étrangère, quel bien ça fait de rencontrer tout à  coup des gens qui parlent la même langue que vous!!! Et dans l’Eglise: il est bon aussi de se sentir à  l’aise avec ceux qui partagent les mêmes convictions que vous. Le mondial de football nous donne aussi un exemple très fort de ce besoin et de cette fierté de se sentir appartenir à  un peuple, à  un pays à  un drapeau! J’ai participé la semaine dernière à  une soirée d’information et d’échange à  propos de la pride, et certains participants ont dit aussi à  quel point il était important pour eux de se retrouver dans des associations avec des gens qui partagent leur condition, leurs intérêts, leurs goûts, mais aussi parfois leurs souffrances. Et cela est sans doute d’autant plus précieux que l’on appartient à  une minorité souvent encore mal acceptée.

Ne boudons donc pas notre plaisir à  côtoyer nos semblables! Mais restons vigilants aux risques d’être tellement bien avec ceux qui nous ressemblent que nous nous fermons à  ceux qui nous sont différents ou que simplement nous ne connaissons pas. Je me souviens de cette femme qui m’avait dit un jour: la première fois que je suis venue au culte dans votre paroisse, j’ai vu sur le parvis un groupe de paroissiens qui se saluaient, s’embrassaient, se tutoyaient… ils avaient l’air tellement bien ensemble. Mais je suis passée à  côté d’eux et personne ne m’a saluée.

On oublie peut-être parfois que l’accueil de l’autre n’est pas plus naturel en Eglise qu’ailleurs et que c’est un vrai travail qui demande du temps, de l’attention, de l’écoute, de l’investissement personnel, parfois de la remise en question…

Ma seconde remarque c’est que l’on devient sans doute capable d’accueillir l’autre quand on peut s’accueillir soi-même. Il y a en effet de l’autre en chacun de nous. Nous venons déjà  de deux familles différentes, qui parfois viennent de deux cultures ou de deux confessions différentes. Nous héritons de nos parents des traits de caractères avec lesquels nous sommes plus ou moins à  l’aise.

Les hommes ont en eux une part féminine, les femmes une part masculine. Oui, il y a de l’autre en nous. Et ce sont parfois des choses que nous n’aimons pas. Combien sommes-nous à  avoir de la peine à  accepter notre fragilité, nos incohérences, ou encore l’image imparfaite que nous donnons aux autres?

Là  aussi le Christ peut-être libérateur: car il nous accueille lui en nous acceptant radicalement et une fois pour toutes tel que nous sommes. Le théologien Paul Tillich le dit avec beaucoup de simplicité et de justesse à  mes yeux : “Vous êtes accepté par plus grand que vous et dont vous ne connaissez pas le nom. Ne cherchez pas le nom : vous le trouverez plus tard. Ne faites rien, n’ayez pas d’intentions particulières: acceptez seulement d’être acceptés.”

Enfin — et ce sera ma troisième remarque: l’Evangile nous montre un Christ qui accueille avec cet amour unique qui au premier regard connaît celui qu’il regarde. Il le connaît, il sait ce qui l’habite, il le comprend.

Accueillir l’autre, c’est sans doute d’abord apprendre à  la connaître, à  le comprendre, c’est prendre le temps de l’écouter de le regarder de le rejoindre là  où il est, avant de vouloir l’amener là  où nous sommes.

Hier dans le cortège de la gay pride, il y avait un panneau qui disait : “Arrêtez de nous juger sans nous connaître” Combien de préjugés naissent-ils simplement par méconnaissance de l’autre?

Mme Jaqueline Vouga, qui a beaucoup fait pour sensibiliser notre Eglise à  l’accueil des étrangers, eh bien Mme Vouga répétait partout où elle passait que la seule chose qui pouvait nous aider à  avancer c’était de rencontrer personnellement des étrangers. Qu’il n’y avait qu’en faisant concrètement connaissance que l’on pouvait commencer à  se comprendre et à  s’accepter les uns les autres.

Je partage sa conviction et je crois qu’elle vaut aussi pour le cheminement qui reste à  faire entre hétérosexuels et homosexuels, dans la société comme dans l’Eglise. Je nous encourage donc à  saisir toutes les occasions de rencontres qui nous sont données. C’est ainsi que nous pourrons construire ensemble non pas une tour de Babel moderne ou chacun s’efface dans l’anonymat, mais une communauté humaine où chacun trouvera dans le regard de l’autre assez d’espace et dans sa parole assez de bienveillance pour oser vivre pleinement et joyeusement sa différence.

Sur Babel, cf. notamment, sur ce blog, ce billet et ce billet.