juillet 2010 - Un swissroll

Un swissroll

Depuis août 2003, blog-notes de l'actualité (gaie ou non!) sur terre, au ciel, à gauche, à droite, de Genève, de Londres...

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dimanche 18 juillet 2010

La tornade Mandelson

Demain, je vais écouter et applaudir Peter Mandelson, en conversation avec le rédacteur en chef du Times, James Harding. Le lieu est en lui-même significatif: c'est à la fois l'aula d'une prestigieuse université, la London School of Economics, et un théâtre dont le nom ne manquera pas de fournir l'opening joke de la soirée, The Peacock (le paon).

A l'origine du New Labour il y a trois mousquetaires, et comme il se doit ils étaient quatre: Tony Blair, Gordon Brown, Peter Mandelson, trois parlementaires, auxquels s'est très vite ajouté le journaliste Alastair Campbell comme porte-parole puis responsable de la communication et de la stratégie[1]. Le cycle commencé avec l'élection de Tony Blair comme leader du parti le 21 juillet 1994 s'est achevé avec l'élection générale du 5 mai 2010 qui a entraîné l'arrivée au pouvoir d'une coalition Tory-LibDem après 13 ans de gouvernement travailliste et la démission de Gordon Brown comme leader.

C'est bien sûr une période fascinante pour l'histoire de la Grande-Bretagne et celle de la gauche. Et dans les semaines à venir je vais délaisser l'écran pour me remettre à lire des livres, car ça publie en rafale:

  • Il y avait d'abord eu le Journal d'Alastair Campbell. Des quatre il était le premier à se retirer du jeu, mais du coup la première édition, par simple loyauté, était passablement édulcorée. Ce souci n'existe plus: le volume 1[2] (!) d'une nouvelle édition complétée vient de sortir et les échos médiatiques ne sont pas tristes.
  • La grande surprise a été l'annonce de la publication, cette semaine soit à peine deux mois après la formation du nouveau gouvernement, d'un livre de Peter Mandelson couvrant la totalité de la période et intitulé[3] The Third Man. C'est qu'il l'avait en réalité mis en chantier à un moment où, de Bruxelles où il était tout de même membre de la Commission européenne[4], il croyait sa carrière politique active plus ou moins terminée, avant son deuxième et plus époustouflant comeback comme ministre de Gordon Brown (et rapidement vice-premier ministre de fait[5]). Il n'a plus eu qu'à reprendre son tapuscrit et le compléter pour publier, notamment, le premier compte-rendu exhaustif des manoeuvres et conciliabules qui ont précédé les élections et la constitution de la coalition, par un des acteurs privilégiés. Dans une grande opération médiatique qui teste également la nouvelle politique du Times de rendre son site intégralement payant[6], ce qui réduit drastiquement l'intérêt de s'y référer dans la blogosphère[7], le quotidien londonien s'est assuré l'exclusivité des "bonnes feuilles" sur lesquelles il a fait pas moins de quatre Unes entre lundi et samedi. En tout cas, aucun des autres médias n'y a échappé, Mandelson a occupé méthodiquement le terrain: BBC, The Guardian / The Observer, Telegraph, The Independent... Les extraits publiés sont explosifs, en réalité surtout parce qu'ils confirment intégralement tout ce que l'on disait des rapports tragiques entre Blair et Brown et des défauts irrémédiables de ce dernier. Mais je ne doute pas qu'il y a beaucoup plus que cela dans le livre. Même les morceaux choisis pour leur caractère provocateur par le Times sont bien plus subtils que les titres et la présentation qui en est faite le laissent croire, distribuant savamment le blâme (même à Tony Blair) et l'éloge (même à Gordon Brown ou Ed Ball) et surtout sachant s'élever au-dessus des horions pour tirer la leçon politique et idéologique des événements. C'est dire que je n'adhère nullement à la nouvelle diabolisation dont Mandelson est l'objet en l'accusant de vouloir faire du fric et de faire le jeu de Cameron en portant tort au parti; comme si l'intérêt de celui-ci était de cacher les problèmes sous le tapis.
  • Et il y a enfin la publication à la rentrée, attendue celle-là, du livre de Tony Blair, The Journey, sûrement moins croustillant mais tout aussi important. L'ouvrage est déjà en vente sur Amazon!

Notes

[1] On aurait tort de croire que les deux premiers sont plus importants que les deux derniers, pour lesquels j'ai personnellement, depuis longtemps, la plus grande admiration, aux antipodes du mépris assez général dans lequel ils sont tenus comme spin doctors et exécuteurs de basses oeuvres (plutôt qu'à un Foccart pour de Gaulle ou un de Grossouvre pour Mitterrand, il faut penser à Balladur pour Pompidou, JJSS pour Giscard, Attali pour Mitterrand ou Villepin pour Chirac): Mandelson est certainement celui qui articule le mieux la stratégie idéologique incarnée par Blair, et Campbell (comme un autre acteur important de cette saga, John Prescott, vice-premier ministre de Tony Blair de mai 1997 à juin 2007) fournit un irremplaçable enracinement dans la réalité et le milieu populaire. Pour donner un exemple, dans l'affaire emblématique de l'accusation mensongère (mais aujourd'hui encore propagée par les faiseurs d'opinion) que le gouvernement a sciemment trompé le parlement sur le dossier des armes de destruction massive de Saddam, lancée par le journaliste Andrew Gilligan sur la BBC au moment précis où Tony Blair effectuait une première visite dans l'Irak libéré après le renversement de Saddam Hussein, c'est Alastair Campbell et Peter Mandelson qui ont mené la contre-offensive; comme on le sait l'affaire, qui a été marquée par le suicide du Dr David Kelly, l'informateur manipulé par Gilligan, s'est terminée par le renvoi de Gilligan et la démission du directeur de la BBC après le rapport d'enquête du juge Hutton.

[2] The Alastair Campbell Diaries - Volume 1: Prelude to Power

[3] Avec une modestie inhabituelle!

[4] Et pas dans une sinécure, puisqu'il était le ministre du commerce extérieur et grand négociateur de l'Union.

[5] Son dernier titre a d'ailleurs été First Secretary of State (les secrétaires d'Etat étant, dans la terminologie britannique, les ministres importants: ceux qui sont membres du Cabinet, chacun à la tête d'une équipe de ministres et sous-ministres).

[6] Quoique modestement: en gros, c'est le même prix que LeMonde.fr pour lequel en réalité le bénéfice n'est justement pas si tangible que cela du fait qu'une grande partie de la matière peut être accessible gratuitement; au Times même les blogueurs maison sont derrière le paywall (de sorte que le flux d'Oliver Kamm ne pourra hélas plus figurer dans notre colonne de droite).

[7] Ou contraint à remplacer la paresse du lien par l'art du style indirect et de la citation choisie...

vendredi 16 juillet 2010

La coalition et le financement des études supérieures

Dernière édition: 16.10.2010 à 23h55

L'un des problèmes inédits que pose la coalition Tory-LibDem[1], c'est celui du contenu et de la légitimité de son programme gouvernemental. Car l'usage traditionnel selon lequel le parti arrivé en tête occupe le pouvoir et met en oeuvre son programme[2] est évidemment inapplicable. L'affaire des tuition fees (les taxes universitaires, comme on dirait en Suisse où elles sont symboliques et les universités des établissements publics autonomes et pas des institutions privées) est une bonne illustration.

Avec Tony Blair le Labour s'est illustré par une de ces politiques courageuses, authentiquement progressistes et paradoxales en apparence seulement dont les socialistes sont capables lorsqu'ils sont au gouvernement[3]: jeter aux orties le consensus conservateur/social-démocrate d'études supérieures gratuites ou presque (donc à la charge de l'Etat, de l'ensemble des contribuables, pour le bénéfice des enfants de milieux aisés, surtout, et des futures élites), et affirmer le principe que les bénéficiaires doivent payer -- parce qu'ils le peuvent (ou plus précisément le pourront) et qu'il y a mieux à faire de l'argent public. En mettant en place, en bons sociaux-libéraux, non seulement des bourses pour les étudiants provenant de milieux moins favorisés, mais surtout un dispositif de paiement intelligent et dans la pratique indolore: un financement à crédit sophistiqué dont le remboursement n'est dû qu'à un rythme strictement compatible avec l'amélioration concrète la capacité financière des intéressés.

Les libéraux-démocrates, dans leur rôle de parti de la gauche intello bourgeoise que Vince Cable incarne tout particulièrement, y étaient violemment opposés: refusant de voir le problème de classes et de choix financier, ils estimaient que l'Etat n'a qu'à payer, position confortable du parti qui ne risquait pas d'avoir à gouverner et pouvait se permettre d'avoir à son programme l'augmentation des impôts. Les conservateurs jouaient leur rôle d'opposant en combattant le projet, mais en leur capacité de futur gouvernants l'ont depuis accepté faute d'être prêts à voir l'Etat financer le manque à gagner de la réduction massive des taxes universitaires désormais en vigueur.

Et voici que la coalition, par la voix du ministre lib-dem en charge, Vince Cable justement, propose un bouleversement étatiste et carrément punitif pour les (futurs) riches: les études universitaires ne seront plus facturées aux bénéficiaires directs et payées à crédit, sous la responsabilité des universités et en fonction de l'attractivité (particulièrement sous forme de revenus futurs) des formations, elles seront financées par un impôt supplémentaire sur le revenu des diplômés! Un projet non seulement absurde (dont les modalités seront un casse-tête) mais dément, qui supprime toute notion d'émulation[4] en faveur d'un centralisme redistributeur -- si tant est que la totalité du produit de cet impôt supplémentaire soit réellement affectée à l'éducation supérieure.

Une proposition qui ne figure évidemment pas au programme du parti conservateur, arrivé en tête aux élections, qui ne correspond à aucun mandat démocratique et ne saurait se prévaloir d'un changement de circonstances.

COMPLEMENT DU 16.10.2010

For the record, j'ai le plaisir de préciser que Vince Cable a mangé son chapeau: la coalition est revenue au bon sens et a abandonné le projet de financer les universités par une taxe sur les diplômés. Il a fallu pour cela que Lord Browne (oui, l'ex-patron de BP), qui était chargé de conduire une étude indépendante sur le sujet que l'annonce de Cable visait manifestement à orienter, y résiste: c'était d'autant moins difficile que les faits sont têtus. Son rapport a été publié au début de la semaine: il inclut une démolition en règle de la taxe. Et Cable et le gouvernement acceptent ses conclusions qui préconisent non seulement le maintien du système mis en place par Blair mais de supprimer le plafond aux taxes (qui ne sont remboursables que sous condition de revenu suffisant ultérieur) tout en complétant et améliorant le dispositif de bourses et de paiement variable. Bref, comment adopter une excellente politique de financement des universités en perdant un maximum de crédibilité pour les lib-dems!

Notes

[1] La terminologie n'est pas encore stabilisée ici: Lib-Con ou Con-Lib, mais Con-Dem qui sonne comme une comdamnation progresse...

[2] Cela a même une portée juridique: programme s'entend au sens formel du Manifesto sur lequel le parti a fait campagne, pas l'ensemble des idées et projets qu'il a pu évoquer, et auxquels il peut continuer de tenir, mais qui n'ont pas trouvé leur confirmation dans ce texte; s'il était mentionné dans le Manifesto, la Chambre des Lords n'est pas autorisée à refuser en seconde lecture un texte dont la Chambre des Communes a confirmé l'adoption.

[3] Particulièrement dans un système majoritaire, où la responsabilité politique n'est pas un vain mot et se manifeste très concrètement par l'alternance du pouvoir ou de l'impuissance; un régime proportionnel éclaté, lui, pousse chacun à rester dans sa niche et condamne le ministre socialiste de l'éducation innovateur à être désavoué par son parti...

[4] On commençait à voir les bénéfices qualitatifs du nouveau système, les futurs étudiants faisant leur marché avant de s'inscrire, puis veillant en cours d'études à en avoir pour leur argent -- au grand déplaisir des professeurs.

jeudi 8 juillet 2010

Droit d'asile pour les gays

Je voudrais pouvoir me réjouir de la décision de la Cour suprême britannique qui a accordé le statut de réfugié à deux requérants, l'un iranien, l'autre camerounais, en raison de leur homosexualité.

Ce qui m'indispose, toutefois, c'est la manière triviale dont l'un des juges a décrit la question[1]:

What is protected is the applicant's right to live freely and openly as a gay man. To illustrate the point with trivial stereotypical examples from British society: just as male heterosexuals are free to enjoy themselves playing rugby, drinking beer and talking about girls with their mates, so male homosexuals are to be free to enjoy themselves going to Kylie concerts, drinking exotically coloured cocktails and talking about boys with their straight female mates.

Si tant est que cette caricature représente un idéal, il n'est déjà atteint que dans quelques enclaves urbaines des démocraties les plus libérales. Estimer qu'en deçà on tombe dans l'oppression est se moquer de la réalité quotidienne des gays et des lesbiennes en Occident. Et c'est projeter une vision complètement fausse de la nature du statut de réfugié, tant auprès des concitoyens contribuables que des requérants potentiels et des autres candidats à l'émigration depuis un pays du tiers-monde.

Notes

[1] Qu'il le souligne lui-même ne le justifie nullement: manifestement la délibération en audience publique pousse à produire des bons mots pour la galerie et confirme ma suspicion qu'un juge suprême n'est pas un esprit supérieur aux simples mortels mais est susceptible, comme le dernier des parlementaires venus, de tenir des propos de café du commerce.

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