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Robert Malley rabat-joie

Le Monde du 1er janvier a publié une tribune dont le titre laisse deviner l’essentiel du contenu:

Les élections ne devraient guère améliorer la situation en Irak, par Robert Malley et Loulouwa Al-Rachid

Loulouwa Al-Rachid est présentée comme une chercheuse, spécialiste de l’Irak. Robert Malley, directeur du programme Moyen-Orient – Afrique du nord à  l’International Crisis Group, est plus connu pour avoir été assistant spécial du président Clinton pour le Moyen-Orient; il est en particulier l’auteur d’une thèse minoritaire (et rejetée par Clinton lui-même), mais sur laquelle s’appuie activement les éléments les plus anti-israéliens, selon laquelle on ne saurait imputer à  Arafat l’échec de l’ultime négociation de Taba avec Barak: elle paraît surtout fondée sur une conception machiavélienne de la diplomatie selon laquelle il faut éviter les attributions claires de responsabilité…

A un mois des élections irakiennes, et après le succès de l’élection présidentielle afghane, il est amusant / déprimant / révoltant / ironique de constater une fois de plus cette inversion des valeurs qui voit des représentants d’une société civile se voulant avancée et démocratique prêcher la prudence des colonisateurs face aux partisans de l’émancipation forcée qu’incarne désormais l’impérialisme américain:

Oubliés les dogmes sur l’importance qu’il y aurait à  renforcer la société civile, transformer les relations sociales, inculquer les valeurs libérales avant d’en venir au vote, surtout dans les pays vierges de toute expérience démocratique.

De la même manière, ceux-là  même qui naguère, avec Chirac et de Villepin, réclamaient un transfert immédiat de la souveraineté à  des autorités irakiennes et des élections immédiates, trouvent aujourd’hui qu’elles sont trop rapides et devraient être repoussées.

Malley et Al-Rachid ont par ailleurs une lecture bien singulière de la première élection nationale démocratique en Irak:

Prévue pour le 30 janvier 2005, celle-ci doit en principe permettre aux Etats-Unis d’amorcer leur retrait, qu’il soit réel ou factice.

Ils en critiquent les modalités: cumul de l’élection nationale avec l’élection des autorités régionales (est-ce vraiment si difficile à  comprendre?), conditions d’éligibilité (mais qui ne paraissent pas avoir représenté un obstacle bien sérieux quand on voit la multiplicité des listes et des candidats) et surtout choix de de la représentation proportionnelle intégrale à  l’échelon national:

En faisant du pays une circonscription unique au lieu de préserver les dix-huit gouvernorats, on a pris le risque d’étouffer le poids des régionalismes et autres sensibilités idéologiques si saillantes dans l’histoire contemporaine du pays. Pourtant, c’est à  cette diversité – qui fait s’entremêler, selon les enjeux, solidarités primordiales (appartenance familiale, tribale, ethnique et confessionnelle) et modernes (identité de classe, clivage entre citadins et ruraux, affiliations partisanes) – que la société doit d’avoir évité jusqu’à  présent le point de rupture en dépit de guerres, sanctions et violences à  répétition. Ce sont ces liens enchevêtrés que l’Etat n’a jamais su contrôler ni réduire qui ont fourni à  l’Irak ses modes de régulation sociale et politique.

Bien sûr la critique n’est pas sans aucun fondement. Mais je ne peux m’empêcher de la trouver facile et de mauvaise foi, dans le sens où les mêmes feraient facilement la critique opposée si la situation était inversée. La Bosnie est la démonstration, à  vrai dire pas très convaincante (et j’en étais moi aussi partisan à  l’époque), de l’approche ethno-juridico-clintonienne où il paraît plus important de chercher à  faire juste, subtil et équitable que légitimement démocratique, avec une usine à  gaz institutionnelle coiffée par un vice-roi onusien sous “occupation” militaire étrangère encore en place quelque dix ans plus tard… Un autre élément qui rappelle le débat sur la Bosnie, c’est l’obsession sunnite (la minorité qui détenait le pouvoir sous Saddam) des auteurs, comme il y avait l’obsession serbe.

Malley et Al-Rachid omettent par ailleurs un élément essentiel qui explique sans doute largement les caractéristiques de ce scrutin et que rappelle dans un billet critique mais autrement plus intéressant Zeyad, le dentiste de Healing Iraq: il ne s’agit pas d’une élection parlementaire classique, mais bien de l’élection d’une assemblée constituante, en vue d’une Constitution à  adopter d’ici fin 2005 avec, alors, les élections parlementaires selon les modalités qu’elle prévoiera. Ils ne mentionnent pas par ailleurs les autres cautèles prévues dans le fonctionnement institutionnel sous l’empire de cette assemblée (présidence collective désignant à  l’unanimité le premier ministre, etc.) qui reflètent justement le souci de préserver l’unité nationale.

Bref, au total un discours aigri d’oiseaux de mauvais augure critiquant, c’est si facile, ce qui se fait: je ne veux pas dire qu’il vaut mieux avoir tort au pouvoir que raison dans l’opposition, évidemment; mais on a en tout cas plus de chance d’être utile en agissant. On aurait pu espérer une contribution plus constructive et plus spécifique en direction de la société civile: l’International Crisis Group veut-il vraiment laisser cela à  Spirit of America?

Un commentaire

  1. 3 janvier 2005

    Bon post.

    Sur un seul point je suis en léger désacord : “De la même manière, ceux-là  même qui naguère, avec Chirac et de Villepin, réclamaient un transfert immédiat de la souveraineté à  des autorités irakiennes et des élections immédiates, trouvent aujourd’hui qu’elles sont trop rapides et devraient être repoussées.

    Je pense que la position de Villepin et Chirac était, sur ce point, purement tactique : ils pensaient que l’Irak alors pouvait enclencher tout de suite un processus démocratique et que les Irakiens pouvaient tout de suite prendre les responsabilités. Les Américains ayant fait un autre choix, la donne tactique en est changée. Si, aujourd’hui, les mêmes trainent des pieds, cela ne révèle pas forcément qu’ils ont changé d’avis, mais que leur premier avis était conjoncturel et que la conjoncture a changé.

    Ceci dit, je pense que la vision des autorités françaises étaient probablement trop calquées sur notre propre histoire et la chance historique considérable que nous avons eu de pouvoir rétablir en peu de temps une autorité républicaine en France, en 1944-45. Mais la France de 1944 n’avait pas grand chose à  voir avec l’Irak de 2003-2004.

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