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Vidéosurveillance: fantasmes et réalité

Un expert travaille gratuitement pour les autorités genevoises

Le 30 octobre, le Conseil municipal de la ville de Genève a débattu de la problématique de l’installation (ou non, en l’occurrence) de caméras de surveillance dans l’espace public.

Pour ma part, je n’ai pas le moindre état d’âme à  l’égard de cet outil, et l’invocation de la vie privée sur le domaine public par celles et ceux qui ne se font pas arracher leur sac ou casser la figure me fait franchement rire. Ayant un pied au Royaume-Uni, où les caméras sont assez généralisées, j’en vois tous les jours pratiquement l’utilisation efficace en terme d’enquête et de poursuite pour retrouver et faire condamner les auteurs d’infractions, en particulier contre les personnes, quand l’effet dissuasif n’a pas été suffisant. Et pour les affaires complexes, du type disparition / enlèvement, les caméras permettent de reconstituer rapidement un itinéraire, évitant déjà  de partir dans des directions sans issue.

Cela étant, j’aurais attendu le pire d’un débat de politiciens genevois sur le sujet (et c’est bien ce qui s’est passé). Un esprit moins blasé et expert de la question est toutefois tombé sur la retransmission en direct par la télé locale. Serge Vidal ne s’est pas contenté de hausser les épaules: il a écrit au maire avec copie à  des conseillers municipaux des différents partis, de sorte que ce texte est pratiquement public. Il m’a autorisé à  le reproduire ici:

Monsieur le Maire,

Je suis consultant indépendant, Confédéré installé depuis un peu plus d’un an à  Genève, et spécialiste des technologies et problématiques de sécurité.

A ce titre, j’ai suivi avec intérêt les débats de ce soir autour de la vidéosurveillance, qui m’ont laissé perplexes, tant la vidéosurveillance semble faire l’objet, au sein du Conseil Municipal, d’incompréhensions, et d’idées reçues très éloignées de la réalité du terrain et de l’état de l’art de la technologie, voire même de fantasmes.

Je m’interroge notamment sur l’anecdote que vous avez rapportée concernant la vidéosurveillance à  l’aéroport de Genève, qui serait utilisée pour photographier sous les jupes des femmes, et transformerait les opérateurs en voyeurs professionnels. Pourriez-vous m’expliquer comment cela est possible? En effet, les caméras de vidéosurveillance sont en principe installées en hauteur, et filment sous un angle de haut en bas, et non de bas en haut. Quant aux opérateurs, ils sont en principe bien trop occupés à  surveiller les écrans et communiquer avec les équipes d’intervention pour avoir le temps de s’amuser à  ce genre de jeux . Enfin, quand bien même les caméras seraient installées en dépit du bon sens, et les opérateurs très mal supervisés, les systèmes modernes comportent une fonction de balisage, qui fait que toute image marquée pour être archivée ou imprimée est notée dans le système, et le superviseur de l’opérateur ne pourrait pas ignorer le manège, parce que ces opération lui sont automatiquement signalées.

En tant qu’expert de ces technologies, je constate que la vidéosurveillance se développe rapidement partout dans le monde, ce qui ne serait certainement pas le cas s’il s’agissait d’une technologie inefficace. Quant aux étranges arguments que nous avons pu entendre ce soir, notamment l’affirmation que la vidéosurveillance ne pourrait être efficace que dans les espaces fermés, c’est à  peu près aussi ridicule que de dire que l’on ne peut attraper les voleurs que dans les supermarchés, mais jamais dans la rue.

Il y aurait beaucoup à  dire sur les technologies de vidéosurveillance. Je résumerai en vous disant qu’il s’agit incontestablement d’un réel progrès, le progrès le plus sérieux en matière de travail de police depuis l’arrivée de la radio individuelle. Et que dans le monde entier, la vidéosurveillance augmentera la productivité de la police au même titre que l’ordinateur a augmenté la productivité de la plupart des professions. Refuser le développement de la vidéosurveillance dans l’espace public revient ni plus ni moins à  refuser de faire bénéficier la police du progrès technique.

A terme, Genève n’aura d’ailleurs probablement pas d’autre choix que de rattraper son retard en la matière, sous peine de voir partir les organisations internationales, ONG, et sièges de multinationales, qui n’accepteront pas très longtemps de rester dans une ville où la police ne dispose pas d’un outil moderne de plus en plus incontournable, alors même que l’insécurité augmente, et que leur personnel commence à  avoir peur. Pour avoir assisté à  ce type de phénomènes sous d’autres cieux, je ne crois pas que Genève en soit immune.

Il est par ailleurs essentiel de comprendre que la vidéosurveillance n’a pas vocation à  remplacer le policier. Elle n’est qu’un outil au service du policier, et comme tout outil, la caméra n’est utile que s’il y a des hommes et des femmes pour s’en servir. il n’y a donc pas à  choisir entre recruter davantage de policiers et placer des caméras, mais simplement entre demander aux policiers de travailler à  l’ancienne (et d’être rapidement débordés par la montée de la criminalité), ou les doter d’outils modernes pour augmenter leur productivité, ou si vous préférez, leur efficacité.

Il faut également comprendre que d’une part, tous les systèmes de vidéosurveillance ne se valent pas, et d’autre part, les résultats que l’on peut attendre d’un système de vidéosurveillance dépendent étroitement non seulement de la technologie de vidéosurveillance choisie, mais également de l’organisation mise en place pour l’exploiter. La conception d’un système de vidéosurveillance est à  la fois un métier et un art.

Typiquement, l’exemple des caméras de Lucerne est très parlant. Installées en 2008, ces caméras se sont avérées incapables de rendre le service que l’on en attendait parce que le système qui a été installé n’avait pas les performances adéquates pour le service que l’on en espérait. Il n’en faut cependant pas davantage pour que certains s’empressent néanmoins de conclure que les caméras ne servent à  rien, et doivent être retirées. Il se trouve heureusement des voix pour expliquer qu’elles doivent, au contraire, plutôt être remplacées par un système plus performant.

Il faut également savoir que la technologie de vidéosurveillance connaît depuis quelques années des progrès extraordinaires. Les meilleurs systèmes permettent aujourd’hui non seulement d’observer, de jour comme de nuit, avec une résolution suffisante pour identifier formellement les individus (même dans le noir complet), mais sont également capables de détecter automatiquement certains incidents (typiquement, une agression violente, ou un accident de la circulation, mais aussi des choses plus subtiles, comme par exemple, un individu qui reste longtemps au même endroit, dans une zone où les gens ne font normalement que passer) et d’alerter immédiatement l’opérateur. Ou encore, de lire automatiquement les plaques d’immatriculation dans un flux de trafic, et signaler à  l’opérateur le passage d’un véhicule recherché. Ou encore de retrouver en quelques minutes les images d’un incident, au milieu de milliers d’heures d’archives vidéo.

La véritable révolution est là . Toutes ces fonctionnalités nouvelles, capables d’effectuer automatiquement et en permanence des travaux qui nécessiteraient, pour les réaliser autrement, des moyens humains énormes, sont connues sous divers termes: “video analytics”, “analyse d’image”, ou encore “vidéo surveillance intelligente”. Ce sont ces technologies, avec leur pouvoir démultiplicateur, qui font aujourd’hui le succès de la vidéosurveillance, et la rendent incontournable pour une métropole moderne. D’ici quelques années, si un incident de portée mondiale se produit à  Genève, il sera à  peu près aussi incompréhensible pour le reste du monde que la ville ne soit pas dotée de vidéosurveillance que si on devait aujourd’hui avouer, par exemple, ne pas être équipés pour relever des traces d’ADN sur une scène de crime.

Bien conçus, bien installés, et bien utilisés, les systèmes de vidéosurveillance constituent un outil performant et très complet, capable d’aider à  la dissuasion, à  la prévention, à  l’intervention, à  l’enquête, et à  la preuve. Mais il faut dire qu’il se trouve aujourd’hui beaucoup de prétendus spécialistes pour répandre l’idée en Suisse que la vidéosurveillance ne sert pas à  grand’chose, en s’appuyant, au besoin, sur de mauvais exemples soigneusement choisis.

L’argumentation utilisée par certains activistes est d’ailleurs incroyablement contradictoire. Si des caméras sont installées quelque part, et que le crime ne diminue pas, on prétend alors qu’elles n’ont pas d’effet dissuasif; mais si, au contraire, le crime diminue, on s’empresse d’affirmer qu’elles n’ont fait que déplacer le crime ailleurs (et il ne vient d’ailleurs pas à  l’esprit des détracteurs de la vidéosurveillance que déplacer le crime ailleurs est, en soi, un premier succès).

Il est d’ailleurs de bonne pratique, lorsque l’on réalise ce types d’investissements, de définir exactement ce que l’on en attend, et de valider les solutions techniques et organisationnelles avant de s’engager dans le projet. Mais je n’ai pas l’impression que cela ait été jusqu’ici la méthode de gestion de projet la plus répandue en Suisse.

Quoi qu’il en soit, nous avons assisté ce soir à  un festival de fantasmes et de clichés, de la part de conseillers municipaux apparemment beaucoup plus soucieux de préserver la vie privée que de lutter contre la montée de l’insécurité, que beaucoup s’évertuent à  nier. Et pourtant, un simple travail de recherche leur aurait permis d’apprendre qu’il existe de nombreuses solutions techniques pour garantir que la vidéosurveillance ne remette pas en cause la protection de la vie privée, même dans l’espace public.

En tant que Suisse, je vous avoue que je vois avec inquiétude notre pays prendre, pour d’étranges raisons idéologiques, un tel retard dans ces technologies. Et en tant que résident de Genève, j’ai du mal à  admettre que pour ces mêmes raisons, on soit prêts à  laisser se dégrader la sécurité et la qualité de vie des habitants, en tournant le dos aux solutions que nous offre la technologie moderne.