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Commentaire de l'actualité (gaie ou non!) sur terre, au ciel, à gauche, à droite, de Genève, de Londres ou d'ailleurs
News and views (gay or not!) on earth, in heaven, left or right, from Geneva, London or elsewhere

De la fatalité du second tour

Bon, j’en remets une couche en matière de vulgarisation des systèmes électoraux et de politique politicienne (dans le sillage de ce récent billet notamment). Car un état d’esprit délétère selon lequel Sarko – Ségo, c’est du pareil au même (deux représentants d’un “système” qu’il s’agit de rejeter), doublé d’une envie puérile de surprise cassant le jeu, risquent finalement d’aboutir à  ce que Le Pen ne soit pas quatrième (comme ce serait idéal) ou troisième, ni même deuxième comme en 2002, mais bel et bien premier! Ce serait un beau résultat pour le populisme modéré[1] de François Bayrou et l’élitisme méprisant de ceux qui ne peuvent se résigner à  un affrontement démocratique entre les représentants des deux principales visions de la France.

Car c’est de cela qu’il s’agit: Royal et Sarkozy incarnent bel et bien, pour la prochaine élection présidentielle, les deux principaux courants qui s’affrontent, comme dans toutes les démocraties représentatives (républicains et démocrates aux Etats-Unis, travaillistes et conservateurs au Royaume-Uni, socialistes et conservateurs en Espagne, chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates en Allemagne; c’est aussi le cas dans les autres pays d’Europe qui, même lorsqu’ils connaissent une proportionnelle émiettée, finissent par s’ordonner selon ce clivage dont on distingue, justement, les “grandes coalitions” qui l’enjambent). Bien sûr d’autres courants existent, et cela est parfaitement normal; mais il n’est pas non plus déshonorant pour l’altermondialisme anticapitaliste, le nationalisme xénophobe, l’écologisme ou le centrisme de reconnaître qu’ils ne sont pas l’un des (deux) termes de l’alternative à  partir de laquelle le peuple choisit ses gouvernants: celle-ci demeure le clivage gauche / droite, quelle que soit la complexité croissante à  définir ces notions — et justement parce qu’elles ont su s’adapter à  l’évolution de la société.

Une première difficulté tient à  la frustration devant l’absence de suspense. C’est la première fois que les champions de chacun des deux camps paraissent connus cinq mois avant le premier tour:

  • En 65, la question était de savoir s’il y aurait un deuxième tour. Mais la réélection de de Gaulle était une certitude, la deuxième place de Mitterrand une évidence (c’est le bon score de Lecanuet en troisième place qui a finalement retenu l’attention).
  • En 69, après la démission de de Gaulle, l’affrontement Pompidou – Poher était inévitable face à  l’émiettement de l’opposition. Mais surtout la campagne fut courte vu les circonstances.
  • Il en alla de même en 74 (décès de Pompidou), avec toutefois le duel à  droite entre Chaban-Delmas et Giscard d’Estaing; à  gauche Mitterrand était incontesté.
  • En 81, c’est l’affrontement préalable entre Mitterrand et Rocard pour le leadership de la gauche qui a pu entretenir l’intérêt assez longtemps jusqu’à  une ouverture de campagne tardive, doublée d’une candidature Chirac à  droite, même si un deuxième tour Giscard – Mitterrand ne faisait guère de doute[2]
  • En 88, on a eu à  droite la compétition au premier tour entre Barre et Chirac pour le leadership de la droite, même si le suspense n’a pas duré longtemps.
  • Phénomène encore accentué en 95: à  droite, le favori Balladur se fait dépasser par Chirac[3] pour affronter au second tour un Jospin candidat naturel de la gauche.
  • 2002 c’est le tremblement de terre: non que les chefs de la droite (Chirac, président sortant) et de la gauche (Jospin, son premier ministre “cohabitant” depuis 5 ans) se voient mis en cause dans leur leadership respectif, mais ils sont tous les deux relativement faibles et, surtout, Le Pen se glisse entre eux.

Quand on a connu les délices des duels fratricides et les affres des tremblements de terre, qui voudrait de l’ennuyeuse normalité démocratique que représente un duel Sarko – Ségo annoncé cinq mois à  l’avance? ça c’est le volet franco-français du problème.

La deuxième difficulté est plus insidieuse et plus universelle: c’est la révolte face à  une alternative que l’on juge terne, à  deux termes que l’on ne juge pas assez contrastés. “Moi ou le chaos” en 65, le choix de société de 74 et 81, c’était tout de même autre chose! Toutes les démocraties modernes connaissent cet accès de déprime. Le choix est devenu moins dramatique / tragique / romantique parce que la société est mieux informée. Elle est plus complexe et plus ouverte. Les marges de manoeuvre du pouvoir politique, lié au territoire, ont rétréci par rapport à  ce qui relève de la culture (dans le sens le plus sociologique du terme) et de l’économie, toutes deux globalisées. Cela n’a d’ailleurs pas que des inconvénients pour les individus appelés, d’ordinaire, à  faire les frais des enthousiasmes idéologiques des dirigeants: c’est le signe d’une société stable.

Ce sont pourtant bel et bien deux camps qui s’affrontent, quand bien même, et c’est heureux, ils partagent des références communes à  la démocratie, aux droits de l’homme, à  la construction européenne ou aux relations internationales (et même probablement à  l’économie de marché): les accents, les projets, les équipes ne sont pas les mêmes. Le nier c’est rejeter le jeu démocratique, c’est-à -dire faire celui de Le Pen.

Notes

[1] Par opposition au populisme usuel, que certains politologues nomment justement “extrême centre”, mais c’est une de ces appellations non contrôlées qui est mise à  beaucoup de sauces…

[2] Et la perspective d’un renversement de majorité était encore un une expérience inconnue sous la Ve République, ce qui n’est évidemment plus le cas.

[3] Je ne sais si Emmanuel Todd, qui se répand aujourd’hui en imprécations contre la candidature Royal, est très fier de sa contribution à  ce résultat — et s’il trouve que la présidence Chirac a en quoi que ce soit contribué à  “réduire la fracture sociale”.

12 commentaires

  1. Papyboomer
    5 décembre 2006

    Pour ce qui concerne les deux derniers termes, Europe et relations internationales, je dois dire qu’il faut y mettre un bémol. Dans le premier cas c’est un partage où le beau Brummel (Sarkozy) et la belle “embrumeuse” (Ségo) sont ensembles dans la brume pour ce qui concerne la nature de l’Europe, le territoire de l’Europe, la défense de l’Europe, la fiscalité européenne et j’en passe. Mai 2005 est passé par là .

    Quant au deuxième terme, j’observe que Sarko semble avoir des idées qui ne rejoignent pas la fameuse «politique arabe» traditionnelle de la France. Je prend à  témoin la dernière confrontation droite/gauche sur la virée libanaise de Ségolène Royale…

  2. Passant
    5 décembre 2006

    Je crois que vous oubliez de considérer que la période 2000-2002 a été riche de consensus trans-partisans en France, les quatre principaux étant la LOLF, la stratégie de Lisbonne, la réforme du quinquénat et du calendrier des législatives, et le moins évident à  percevoir refus de redécoupage des circonscriptions électives.

    En mettant de côté le consensus sur le non-traitement des affaires politico-judiciaires françaises grâce auquel quelques jeunes politiciens se firent connaître du grand public avec des slogans simples.

  3. Proteos
    5 décembre 2006

    Il y a aussi un autre élément: la montée de Le Pen à  chaque élection présidentielle entraîne inévitablement des propos comme quoi le duel attendu soit contesté par avance comme imposé de l’extérieur. Les partisans de Le Pen sont (à  raison d’ailleurs) persuadés qu’il peut arriver au 2e tour, et donc qu’il fait partie des alternatives possibles… à  cela s’ajoute le fait qu’il est de bonne guerre de dire qu’on est une alternative crédible: on prête moins le flanc à  l’appel au “vote utile”. Dans cette optique, le 1er tour des présidentielles sert un peu de proportionnelle… Proportionnelle qui n’est pas en vigueur pour élire aucune des 2 chambres du parlement, ce qui renforce le sentiment de verrouillage. Dernier ingrédient: la perte de confiance dans les partis traditionnels pour cause de manque de résultats, ce qui augmente le nombre d’abstentions et augmente donc le score relatif des autres. Avec tout ça, je pense que sont réunis beaucoup des ingrédients pour que le débat classique gauche/droite ne puisse avoir lieu.

  4. Alex
    5 décembre 2006

    @Proteos: Oui. Il y a beaucoup d’éléments qui renforcent Le Pen. Il me semble même qu’en sport (domaine parfois plus logique que la politique), on considérerait qu’il est le favori logique du 1er tour. Il y a 5 ans, il n’a été devancé que d’un cheveu (rare) par le président sortant et il a battu le premier ministre en charge. Or, la candidate du PS et le candidat probable de l’UMP n’ont jamais exercé l’une de ces deux fonctions. En sport, on dirait qu’ils n’ont pas encore fait leurs preuves: ce sont des challengers face à  un ex-médaillé d’argent. Toutes ces analyses (celle de François y compris) aboutissent me semble-t-il à  la même conclusion: il ne sera pas inutile de rappeler l’utilité du vote utile.

  5. Passant
    5 décembre 2006

    Accessoirement, les récentes prestations télévisées du vieux tribun face à  quelques second couteaux tel Montebourg ont rassuré sur la santé de l’aguerri Le Pen. Les contradictions dans lesquelles s’est empêtré le PS et son égérie de l’instant se paieront cash.

    Je doute cependant de la capacité du Front National à  rassembler au second tour. Il est cependant probable qu’il ne prendra plus un 80/20.

  6. 5 décembre 2006

    Mauvais scénario du 22 avril 2007

    Cessons quelques instants les séances médiatiques d’onanisme collectif au sujet du second tour rêvé Royal / Sarkozy en 2007. Reprenant des propos de Nicolas Baverez, j’avais évoqué ici, il y a plusieurs mois, la possibilité d’un 21 avril 2002…

  7. 5 décembre 2006

    Bonsoir,

    Je suis en large désaccord avec le billet …

    Que beaucoup de partis puissent s’ordonner sur un axe droite-gauche “économie contre social” est certain, mais il y a beaucoup d’autres clivages tout aussi importants pour l’action politique : écologiste vs. industrialiste, top-down (en France, jacobins) vs. bottom-up …

    Si PS et UMP ont quelques différences d’affichage sur l’axe “économie contre social”, ils sont dans la pratique du pouvoir pratiquement sur la même ligne “sociale-libérale molle” , associée à  un industrialisme étatique (technocratie des grands corps) qui conduit à  l’irresponsabilité de l’Etat et à  l’endettement accéléré.

    Je crois très urgent de proposer une alternative à  leur “alternance bidon” qui enfonce le pays – et surtout l’Etat – dans l’échec.

    Et je crois que, comme aux 7 élections présidentielles précédentes, on ignore encore, 5 mois avant, la composition du 2ème tour !

  8. 5 décembre 2006

    @FrédéricLN: Bien sûr qu’il y a d’autres dimensions! De là  à  les élever au rang de clivage de nature à  remplacer celui entre la gauche et la droite (et à  banaliser la différence entre eux)… Leur moment pour s’exprimer, ce sont les élections législatives, les élections régionales et locales. C’est aussi, à  l’intérieur des deux principales constellations (évidemment, il faut commencer par ne pas se marginaliser) que ces dimensions complémentaires s’expriment: les batailles programmatiques autour de projets, les personnes à  faire émerger — de sorte que la gauche se modifie, la droite se modifie (et c’est bien pourquoi elles restent insubmersibles). Mais vouloir le faire au travers de la présidentielle, je maintiens que c’est un enfantillage dont le seul à  profiter serait Le Pen.

  9. Proteos
    6 décembre 2006

    @François Brutsch:

    Pour que les différentes sensibilités puissent s’exprimer de façon canalisée, il faut aussi que ce soit récompensé par une représentation dans une assemblée (ici, l’assemblée nationale ou le sénat). Or l’assemblée est élue au scrutin majoritaire, ce qui favorise les plus grosses minorités et les particularismes locaux. Quant au sénat, il est élu au suffrage indirect. Il n’existe donc aucune élection en France permettant aux sensibilités de taille moyenne de véritablement s’exprimer… Forcément, ça déborde à  un moment donné! Et c’est lors du 1er tour de la présidentielle: les candidats arrivent en disant: “je représente telle sensibilité, votez pour moi si vous vous reconnaissez en elle et voulez être entendus”… C’est peut-être infantile, mais c’est inévitable à mha.

  10. Passant
    6 décembre 2006

    “Mais vouloir le faire au travers de la présidentielle, je maintiens que c’est un enfantillage dont le seul à  profiter serait Le Pen.”

    Le fait que les législatives (au scrutin majoritaire) suivent immédiatement les présidentielles et ce, selon un calendrier interdisant tout possibilité de campagne indépendante est le principal apport de la réforme constitutionnelle de 2000, principalement portée par le PS et l’UMP. Tel n’était absolument pas le cas du temps du septénat, comme le savent fort bien les français autrefois habitués aux cohabitations.

    L’UMP et le PS récoltent donc ce qu’ils auront semé. D’ailleurs, l’absence de ces deux partis au second tour de la présidentielle, bien que devenue très improbable depuis l’implosion de l’alliance anti-libérale, n’est pas absolument inenvisageable.

  11. 7 décembre 2006

    @François Brutsch #7 et Proteos #8 :

    effectivement, en France, les alternatives au duo PS-UMP peuvent s’exprimer à  d’autres élections que les présidentielles, et effectivement elles n’y gagnent qu’une tribune sans effet sur les politiques menées.

    (Exception : les régionales avec l’ancien mode de scrutin, proportionnelle intégrale. Ainsi une majorité droite-centre-écologiste avait-elle été aux responsabilités en Picardie de 1992 à  1998. Mais le nouveau mode de scrutin concocté par l’UMP et le PS a éliminé ce “risque”.).

    Donc, la seule solution pour avoir un changement en France, ce sont les présidentielles, et cela a déjà  fonctionné en 1974, sans parler de 1958 où Charles de Gaulle s’est fait élire par un large collège mais pas au suffrage universel. (On peut aussi y ajouter 1848 – notre seule autre élection de chef d’Etat au suffrage universel – qui a donné lieu à  une grosse surprise, mais la Constitution de la IIème République ne savait pas gérer la cohabitation avec une Assemblée de tendance différente).

    Bien sûr, ce qui serait sain, c’est de permettre que ce renouvellement démocratique se fasse aux législatives. Mais pour cela il faut un changement de loi électorale, et un changement des institutions (mettre fin à  la dominance du gouvernement sur le Parlement). Et la seule solution pour assurer cela … c’est d’élire à  la présidence de la République un candidat qui propose ces changements.

  12. 8 décembre 2006

    « De la fatalité du second tour » – Seconde réponse à  Swissroll

    Que depuis trop d’années la France alterne entre la gauche et la droite, s’échangeant successivement la Présidence de la République, le gouvernement, l’Assemblée Nationale,…

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