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Intervention en Irak: avec Tony Blair, “whatever”

blair-chilcotLe rapport de la commission Chilcot donne de quoi renforcer les convictions antérieures de chacun…

Le rapport de la commission Chilcot1 sur l’intervention en Irak de 2003 et ses suites a donc enfin été présenté. Et c’est un monument: 12 gros volumes, 2,1 millions de mots (le seul résumé fait 150 pages). En ligne, il est découpé en 58 fichiers PDF. Il recouvre une période allant de 1990 à 2009, année de constitution de la commission sous le gouvernement de Gordon Brown, et justifie amplement les sept ans pris pour en accoucher.

La mise en place d’une telle commission, une fois pris le recul nécessaire, était déjà acquise sous Tony Blair. Et il faut souligner la spécificité de cette institution qui fait partie intégrante de la démocratie britannique et n’a pas vraiment d’équivalent aux Etats-Unis (où les commissions d’enquête sont parlementaires), en France ou en Suisse par son ampleur, les moyens mis à disposition et le prestige.

Ces missions sont de diverses formes et statuts, mais il s’en met en place très régulièrement et il y en a toujours l’une ou l’autre en cours sur des sujets divers: les trois plus récentes qui me viennent à l’esprit ont été consacrées à un épisode douloureux des troubles en Irlande du Nord, le Bloody Sunday (2010, après 12 ans!), durant lequel les troupes britanniques ont tiré sur des manifestants, la tragédie du stade de Hillsborough (2012) dans laquelle, en 1989, 96 spectateurs ont péri par suite de négligences suivies d’un cover-up délibéré, ou encore celle du juge Leveson sur les pratiques douteuses des médias; il y en a une qui est en cours de démarrage, pour laquelle on est allé chercher une juge néo-zélandaise pour éviter le soupçon de collusion de classe, dont l’objet est l’aveuglement devant les abus sexuels à l’égard d’enfants, et cela depuis 1945! Elle promet de battre tous les records.

Ces autorités indépendantes et au statut quasi-judiciaire ont leur propre personnel et disposent d’un budget pratiquement illimité. La commission Chilcot a entendu en audience publique ou privée qui elle a voulu et eu un accès sans limite aux archives, dont elle a obtenu une large publication dans les annexes du rapport, en dérogation à la règle sur la confidentialité de tels documents durant 20 ans.

Le rituel du rapport final obéit à une chorégraphie bien rôdée: dans l’élaboration du rapport, chaque personne mise en cause reçoit les extraits qui la concerne et peut se déterminer avant la rédaction finale; surtout, la présentation publique a lieu un mercredi matin (jour de la traditionnelle séance des questions au premier ministre) en fin de matinée. Premier ministre et leader de l’opposition ont reçu leur exemplaire quelques heures avant. Et l’après-midi il y a débat à la Chambre des Communes.

Sur le fond, il y a une double surprise paradoxale: l’absence de fait nouveau par rapport à tout ce que l’on connaissait déjà, et l’extrême sévérité de la commission Chilcot dans son appréciation. Elle stipule clairement que les affirmations relatives au armes de destructions massives n’étaient nullement inventées mais reposaient sur les rapports des services de renseignement et que le gouvernement et le parlement n’ont pas été trompés avant de prendre la décision d’engager le Royaume-Uni dans l’intervention. Elle ne donne bien sûr pas satisfaction à ceux qui voulaient qu’elle conclue à l’illégalité de l’intervention et envoie Tony Blair devant une juridiction qui n’existe pas, mais ils ont au moins la satisfaction de voir cinq membres de l’Establishment émettre des critiques sévères et tous azimuts, concluant – 13 ans après les faits, du confort de leur sofa et sur la base des suites connues, plutôt qu’en ayant à décider en temps réel et sur la base d’une appréciation de facteurs nécessairement limités, évidemment – que l’intervention militaire était prématurée, que tous les moyens pacifiques n’avaient pas été épuisés et que Saddam ne présentait pas une menace imminente. J’ajoute que la commission fait comme si l’on pouvait isoler la décision du Royaume-Uni2, ce qui est évidemment absurde et hypocrite.

Pas de quoi pourtant troubler celles et ceux qui comme moi ont suivi de près les événements de l’époque et ont alors soutenu l’intervention et plus particulièment l’action de Tony Blair. Ce blog n’a démarré qu’en août 2003, mais j’ai pour ma part défendu la cause de l’intervention dans le débat public suisse à trois reprises: un article dans Domaine Public, un débat contradictoire pour la Tribune de Genève ((Plus en ligne.)) et une tribune dans Le Temps. Et je persiste à penser qu’avec tous ses défauts, le renversement de Saddam Hussein et la possibilité donnée au peuple irakien de s’organiser démocratiquement ont été une bonne chose, plus précisément meilleure que l’alternative: laisser Saddam au pouvoir avec la possibilité de réarmer et de poursuivre ses visées. Ici, le reproche que l’on doit faire à la commission Chilcot est de ne pas considérer dans son appréciation le coût de l’inaction, de croire qu’une décision peut-être prise dans l’abstrait. La guerre civile en Syrie, dans laquelle l’intervention internationale n’a finalement pas eu lieu, a donné lieu à plus de victimes que l’intervention en Irak, et Assad est toujours là…

Je persiste aussi à penser que le déclenchement de l’intervention, puis son déraillement après le succès initial, est largement imputable à la division initiée par la France de Jacques Chirac et Dominique de Villepin. après qu’elle a pourtant été partie prenante de l’ultimatum adressé à Saddam pour qu’il respecte ses obligations internationales de désarmement et voté la résolution 1441 adoptée à l’unanimité par le Conseil de sécurité le 8 novembre 2002. La menace crédible de l’usage de la force par une communauté internationale résolue était alors en mesure d’aboutir à une issue pacifique3 si la volte-face de la France, le durcissement de la Russie et l’arrivée d’une Allemagne naïve au Conseil de sécurité n’avaient donné de faux espoirs à Saddam. L’intervention est alors devenue inéluctable sauf à lui concéder la victoire4.

C’est ici que Bush et Blair ont pris les responsabilités qui étaient les leurs.

Et le danger d’un rapport comme celui de la commission Chilcot, comme l’a relevé par exemple Charles Moore5, est d’inciter les responsables politiques à fuir leurs responsabilités, de croire que fonctionnaires et procédures doivent l’emporter sur la décision politique.

Parmi les autres témoignages et commentaires à relever:

  • Celui d’Alastair Campbell, ancien porte-parole et conseiller stratégique de Tony Blair, définitivement lavé du soupçon d’avoir manipulé le dossier présenté au parlement à l’appui de l’intervention, comme l’a prétendu faussement la BBC ainsi que l’avait déjà établi le juge Hutton
  • Celui du professeur américain de droit constitutionnel Philip Bobbit dans le Financial Times: “There were no “peaceful options” to prevent rearmament once it became clear that sanctions were being successfully evaded and had lost crucial support in the UN Security Council. Similarly, the claim that military action was “not a last resort” has little to do with military action to prevent a much more dangerous situation from coming into being.”
  • @johnrentoul mérite une mention pour l’ensemble de son oeuvre, mais je signale plus particulièrement cet article sur le rapport Chilcot et celui-ci sur Tony Blair.
  • Le rappel des crimes de Saddam par Julie Lenarz, auquel fait écho le témoignage du représentant du gouvernement autonome du Kurdistan irakien à Londres.
  • Deux commentaires d’hommes de gauche internationalistes, Rob Marchant et Paul Blanchard.
  1. Du nom de son président, John Chilcot, un ancien haut fonctionnaire; elle était composée de cinq membres dont l’un est décédé en fonction. []
  2. Dont ne dépendait pas le déclenchement de l’intervention. []
  3. Peut-être intérieure avec mise à l’écart de Saddam. []
  4. Une seconde résolution du Conseil de sécurité (certes pas indispensable juridiquement, selon une finesse diplomatique du débat autour de la résolution 1441, qui suffisait à fonder l’intervention vu le manque de collaboration de Saddam) était devenue impossible avec l’annonce d’un veto russe voire français, le blocus de l’Irak ne pouvait tenir éternellement et aurait fini par être levé. []
  5. Biographe de Margaret Thatcher et partisan du Brexit, sans aucune sympathie pour Tony Blair mais qui n’a jamais flanché dans son soutien sur ce sujet. []