Un Swissroll RSS

Webmix

Commentaire de l'actualité (gaie ou non!) sur terre, au ciel, à gauche, à droite, de Genève, de Londres ou d'ailleurs
News and views (gay or not!) on earth, in heaven, left or right, from Geneva, London or elsewhere

Les journalistes, cibles ou "victimes accidentelles" des blogs?

L’affaire Eason Jordan, ce directeur de l’information de CNN démissionné samedi dernier, est davantage développée en Suisse qu’ailleurs en Europe. D’une part, la polémique est née de ses propos tenus au World Economic Forum de Davos; d’autre part surtout, l’un des témoins est le responsable du site tsr.ch, Bernard Rappaz, qui les rapportait en des termes dépouvus d’ambiguïté sur son blog le lendemain même, le 28 janvier:

La surprise est venue du patron de CNN. Eason Jordan qui a rappelé que sur les 45 journalistes tués en Irak depuis le début des combats, 12 ont été abattu par les troupes américaines. Et d’ajouter: “Aucune enquête n’a été ouverte par le Pentagon sur ces bavures. En Irak les journalistes sont désormais des cibles à  abattre par la guérilla et… par les forces d’occupation.” Etonnante déclaration.

Même si cela fait un peu narcissique, il est donc naturel que la Télévision romande ait présenté la chose en détail sur son site, avec liens vidéos vers l’info et le commentaire, au Téléjournal du 12 février, de Bernard Rappaz évidemment (également interviewé dans Le Temps du 16 février, mais l’article est payant) qui souligne le rôle grandissant joué par les blogs.

Ce qui est malheureux (ou hélas significatif), c’est que l’interprétation choisie est celle du corporatisme complice: un journaliste et une grande chaîne d’information (“jugée par beaucoup, par la droite américaine, comme de gauche”, dit Rappaz au TJ), est victime de l’acharnement d’une meute de blogueurs (conservateurs évidemment, fans de l’affreux Fox News). Et l’image donnée des blogs est plutôt sinistre (dans Le Temps):

Le revers de la médaille apparaît dans cette affaire qui montre comment certains milieux peuvent mener, par blogs interposés, une campagne de lynchage médiatique et instrumentaliser les faits selon leurs propres intérêts.

Comme l’avait déjà  relevé Ludovic Monnerat samedi dernier, à  la suite d’un billet de Bernard Rappaz du 10 février (qui est encore revenu sur le sujet le 13 février), le fabuliste se trompe de morale.

Passons sur l’évocation gratuite d’un complot; mais il faut tout de même signaler qu’il est profondément réducteur, surtout de la part d’un journaliste d’une télévision publique, de ramener l’affrontement à  un axe droite-gauche, pro ou anti Bush. L’un des principaux ténors de l’affaire est Jeff Jarvis, qui est un Démocrate de toujours et a voté Kerry — mais c’est un professionnel des médias, et c’est à  ce titre qu’il a été choqué par la légèreté avec laquelle Jordan a proféré son accusation, pour ensuite refuser soit de la démentir (et ce serait facile si c’était possible, puisqu’il existe une transcription, et certainement une vidéo, de la scène, qui sont gardées secrètes), soit de l’étayer ou de la qualifier voire de s’excuser. Ce qui a causé sa perte (plus encore que pour Dan Rather précédemment, dont même une rapide prise en compte de la critique n’aurait probablement pas suffit à  préserver la réputation, tant l’émission à  laquelle il s’était prêtée était entachée de fautes professionnelles par aveuglement partisan), c’est son arrogance face aux questions soulevées par les blogs: ils ont demandé (pas instrumentalisé) les faits, et pas sa démission. Celle-ci a été rendue inéluctable par le caractère tardif et peu convaincant de ses dénégations: avec son comportement à  Davos, elles confirmaient au fond le caractère peu scrupuleux du personnage (qui, comme tsr.ch le rappelle rapidement, trouvait normal de taire ce qu’il savait des horreurs de Saddam pour que CNN puisse continuer d’émettre de Bagdad seulement ce qui plaisait, ou ne déplaisait pas trop, au régime).

C’est un fait que les médias traditionnels n’ont plus le monopole ni de l’information ni de l’interprétation à  en donner. D’une part, ce monopole était déjà  relativisé par l’éclatement des moyens et le pluralisme grandissant au sein des médias grand public eux-mêmes. D’autre part les blogs constituent, eux, un complément extrêmement utile en offrant aux journalistes une caisse de résonnance instantanée, mais aussi un miroir sans complaisance devant lesquels ils se trouvent comptables. Ce dont ils ont horreur, pour reprendre le paradigme de la profession, c’est d’être désormais, potentiellement, Nixon face à  Woodward et Bernstein (avec, plus souvent qu’on s’y serait attendu, les mêmes réflexes: le silence hautain, le refus de rendre public l’enregistrement…). Il est faux de croire que les blogs peuvent créer une polémique à  partir de rien; bien au contraire, le caractère atomisé, étayé (par des liens) et instantané de ce nouveau média conduit à  l’auto-correction: pour une fois on ne peut pas dire que la fausse monnaie chasse la bonne.

Rappaz a par ailleurs perdu une occasion de se donner le beau rôle (sur son blog ou dans Le Temps) en épinglant au moins la gauche en même temps que la droite: une autre polémique qui a entraîné une démission a été portée par le plus gros blog américain, de gauche, The Daily Kos, qui est parvenu à  compromettre définitivement un journaliste accrédité à  la Maison Blanche, Jeff Gannon, ouvertement complaisant à  l’égard du pouvoir — en révélant qu’il a participé sous un autre nom à  la mise en place d’un site de prostitution gay. Voir Jeff Jarvis, notamment ici, pour en savoir plus.

COMPLEMENT DU 18.02 A 17H: Bernard Rappaz persiste et signe (mais sans rien ajouter de nouveau) et le correspondant de Washington, dans Le Monde d’aujourd’hui, est carrément caricatural.