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Résurrection: subversion du temps par nous maudit

Voici un sermon de votre serviteur tenu ce dimanche soir de Pâques dans sa paroisse genevoise.

Prédication sur la première épitre de Paul aux Corinthiens, chapitre 15, versets 12-20. Nota bene: ceci est une version courte. La version originale contenait des extraits du poème L’Horloge de Baudelaire, que les fans de Mylène Farmer de la première heure (c’est le cas de le dire) connaissent aussi. Cf.ce clip pour mémoire (c’est aussi le cas de le dire).

Si Christ n’est pas ressuscité, vous restez coincés dans ce qui vous sépare d’avec Dieu — c’est ma traduction libre pour le très lapidaire: Vous êtes encore dans vos péchés.

Si on regarde autour de soi, dans les semaines, et même les mois qui précèdent Pâques, on associera Pâques d’abord aux oeufs et aux lapins en chocolat. Pâques se vit plutôt sur le mode du conte de fée. La résurrection est reléguée dans un monde merveilleux. C’est décidément du plus mauvais goût que d’y associer la catégorie du péché. C’est jouer les rabat-joie. Certes, Pâques est célébré comme la victoire de la vie sur la mort. On parle aussi de victoire du bien sur le mal. Si on s’arrête à  cette terminologie, on court le risque de rester dans l’univers du mythe ou du conte. De quelle victoire parle-t-on exactement?

Il y a la mort, il y a le mal, mais … plus précisément, il s’agit du péché. Pour Paul, le péché, ce n’est pas d’abord une dimension morale, ce ne sont pas des actions mauvaises, c’est un état de séparation d’avec Dieu, et d’avec soi-même. Un état de relation faussée. Un état d’aliénation, comme l’a dit Paul Tillich. Il y a de nombreuses manières de parler de cette réalité — sujette à  malentendus. Et c’est logique: le péché qui est une aliénation va aussi aliéner la manière dont l’être humain va en parler.

Une des nombreuses manières d’essayer de cerner cette situation, c’est de dire, avec Luther: Le péché est perte de confiance en Dieu, pourvoyeur gratuit de la Vie. L’être humain est fini, il reçoit son être d’un autre, et ça lui est insupportable. Il recourt à  plusieurs stratégies: dominer l’autre (loi de la jungle) ou se faire tout petit, ne rien dépenser, ne rien risquer pour ne rien perdre. L’être humain peut aussi développer des stratégies religieuses ou morales pour tenter de se concilier la divinité. C’est le péché que Paul a dénoncé avec la plus grande énergie: l’être humain tente de manipuler Dieu en se prévalant de son observation de la loi. L’être humain fait de Dieu son portier: ouvrez-moi la porte, mon brave: voyez les oeuvres que j’ai accomplies. Il y a aussi l’attitude inverse: je sais mieux que toi ce que tu dois me faire, Dieu, tu dois m’exclure et me punir. Le pécheur — donc nous tous – c’est celui ou celle pour qui la générosité première de Dieu, la gratuité originelle de la vie, apparaît comme un scandale.

Une autre conséquence du péché, c’est que le temps, la durée, acquièrent une dimension négative. Le temps n’est appréhendé que comme une répétition stérile. Autre vision négative du temps: le temps peau de chagrin. Le temps qui se résume à  ce qui nous rapproche de la mort. Quand on ne se trouve plus dans la perspective qu’on a tout reçu gratuitement d’un Dieu qui nous précède, on s’accroche à  son petit moi ou à  son grand soi. Par peur de mourir, on devient avare spirituellement parlant, et moralement et parfois matériellement aussi. C’est une des dimensions fondamentales du péché. Après il y a les conséquences, les actes, mais ce sont la traduction, c’est l’expression d’une détresse, d’une peur, d’une angoisse spirituelle.

Le fait d’être accroché à  son moi fait que, même quand on voit le temps positivement et qu’on le confond avec l’éternité (parce que l’éternité n’est pas le temps, même infini) on se représente cette durée comme un prolongement de soi-même. Par exemple ce sont les délices et les récompenses du paradis dans le Coran, ou dans les représentations chrétiennes médiévales. Ce sont les objets qu’on met dans les tombes préhistoriques ou dans les pyramides. Ou bien c’est la réincarnation accommodée à  la sauce occidentale: c’est toujours moi qui me réincarne.

Or la résurrection est en rupture avec cette représentation du temps. La résurrection, c’est la verticalité absolue qui coupe l’horizontalité du temps. Certes, la résurrection surgit dans notre temps, elle croise notre temps: c’est le moment particulier où elle est révélée aux disciples, c’est le moment particulier où Jésus se révèle comme le ressuscité à  Paul sur le chemin de Damas, c’est le moment où nous en prenons et en reprenons conscience.

Pour Paul, la résurrection du Christ est le garant de notre résurrection à  nous. Paul ne s’intéresse pas à  une durée d’existence éternelle ou à  un prolongement indéfini, il ne vise pas des récompenses, il ne se focalise pas sur l’après-mort. Paul s’intéresse à  la relation entre Dieu et nous, qui rejaillit sur la relation entre nous-mêmes et nous-mêmes.

Si Christ n’est pas ressuscité, vide est votre foi. Ce qui importe à  Paul c’est le sens, la portée de la résurrection pour la foi des croyants. Quand il dit que si Christ n’est pas ressuscité, nous sommes les plus à  plaindre des humains ce n’est pas parce qu’on aurait vécu dans l’illusion qu’il y a une vie dans l’au-delà . Non, nous sommes à  plaindre parce que s’il n’y a pas de résurrection, il n’y pas de restauration de la relation. Autrement dit nous restons dans l’aliénation, dans la séparation. C’est ça le pire pour Paul. Ce n’est pas le fait qu’il n’y ait rien après la mort.

Si Christ n’est pas ressuscité… Mais Il est ressuscité! Et c’est parce qu’il est ressuscité que nous sommes là  aujourd’hui. C’est la résurrection qui a suscité l’Eglise, qui a mis en mouvement des disciples autant peureux que découragés et déçus après la crucifixion.

La résurrection en elle-même nous échappe, en dehors du temps, en dehors de la durée. Et c’est bien ainsi. Ce n’est plus nous qui nous projetons, qui nous prolongeons sur une durée indéfinie. C’est Dieu qui nous saisit — comme il a saisi le Christ, son Fils. La résurrection n’est ni un prolongement de la vie, ni une récompense pour nos bonnes actions

La résurrection est ce qui fait que nous pouvons déjà  maintenant vivre en Dieu — malgré nos aliénations. La résurrection est derrière nous. Nous ne pouvons pas annuler ce fait. Est-ce qu’on peut annuler le fait de la Création?

Ne plus être séparé de l’amour premier, ne plus être étranger à  soi-même, telle est la grande espérance de Paul. Ne plus être coincé dans le temps de la répétition.

Christ est ressuscité – il y a une autre dimension: ce n’est pas un au-delà  fantasmatique, ce n’est pas une projection, ce n’est pas une construction mentale suscitée par la peur de disparaître.

Christ est ressuscité – nous avons reçu une liberté que personne ne peut nous ôter même si nous ne la réalisons pas tout à  fait, même si nous n’en vivons pas parfaitement. Cette liberté-là  ne peut pas être annulée

Christ est ressuscité – c’est un déchirement dans le voile du temps maudit de notre imaginaire.

Christ est ressuscité – c’est une trouée dans les filets du temps que nous tissons pour nous y enchevêtrer.

Christ est ressuscité – Alléluia

Pâques 2007

4 commentaires

  1. 10 avril 2007

    Question de profane en théologie…

    Le péché n’est-il pas, davantage que la (libre) non-adhésion à  une profession de foi, la transgression de cette dernière, et des lois fondamentales (10 commandements, “aime ton prochain comme toi-même”) qui peuvent s’appliquer à  tous les humains?

    Amitiés

    Stéphane

  2. Guillaume Barry
    10 avril 2007

    Le péché n’est en tout cas pas la non-adhésion à  une profession de foi. En hébreu, le terme qu’on traduit par péché comporte la notion de rater sa cible. En grec, le terme choisit pour traduire l’hébreu veut dire faire fausse route. On peut certes parler de transgression de la Loi, à  condition de bien comprendre la perspective biblique:

    La Loi (les 10 commandements) est au Sinaï donnée après la sortie d’Egypte, après le franchissement de la Mer Rouge. Donc la Loi, c’est pour rester dans la liberté qui a été donnée après une libération gratuite. Tous les commandements font allusion à  cette libération, à  la reconnaissance du seul vrai Libérateur (par opposition à  des dieux inventés) et impliquent la notion de don gratuit qui précède et fonde l’existence (ex. honorer les parents qui ont donné la vie).

    Le récit de l’expulsion du jardin d’Eden implique la même structure. Il y a donc gratuit de la vie, mise dans un jardin qui donne tout ce dont on a besoin. En mangeant le fruit de la connaissance du bien et du mal réservé à  Dieu, l’être humain sort de cette perspective, qui comprend des limites entre le pourvoyeur d’être et le récipiendaire de l’être. L’être humain a pourtant pour vocation de revêtir un statut divin, mais cette place est à  recevoir, pas à  prendre. La Loi, c’est effectivement donner ou accueillir dans la reconnaissance, le péché c’est prendre par peur de ne pas recevoir, par manque de confiance – or confiance = foi.

    De cette attitude intérieure (qu’on peut avoir ou ne pas avoir indépendamment du fait de se situer dans un contexte du judéochristianisme, qui l’a cependant formulée à  la perfection) découle l’observation ou la transgression de la loi d’amour universelle du prochain qui peut s’appliquent à  tous les humains, comme tu le dis.

    Pour le christianisme en effet, c’est le Fils de Dieu qui révèle le plus parfaitement cette dynamique divine en en donnant lui-même l’exemple: il n’impose pas la foi, il donne sa vie. Après on s’accroche aux dogmes, on les fige (part manque de foi, par manque de confiance, on est donc de nouveau dans le péché par excellence!) – ou on les prend pour ce qu’ils sont, des contenants, des flacons au format permettant le transport du parfum à  travers les temps.

  3. archibald
    10 avril 2007

    L’homosexualité est un pêché (sic – vous parlez d’une chose ou d’une personne qu’on a retirée de l’eau? – note de G.B.) mortel car elle nie l’idée même de la création originelle. Le don de Dieu à  tous les hommes. En avez-vous parlé dans votre sermon ? Non bien sûr, car pour vous l’évangile est à  géométrie variable, un peu comme un club med philosophique. La bonheur si je veux. Je prend, je laisee.

    Avertissement solennel de Guillaume Barry: Dans cas, il est tout aussi mortellement peccamineux de s’attarder sur un blog comme celui-ci. Certes, on se punit comme on peut.

  4. 11 avril 2007

    Merci @ Guillaume pour ces précisions. J’aime bien cette vision, comment va-t-on dire, pleine d’Hoffnungen, des pécheurs que nous sommes tous. S’éloigner de la liberté donnée serait donc tomber dans le péché, i.e. s’éloigner de Dieu.

    Les dogmes nous aident néanmoins à  mieux cheminer, s’ils servent de points de repères. Pour autant (mais c’est mon interprétation personnelle) que leur énoncé conduise non seulement le croyant, mais toute l’Umma vers Dieu.

    En ce qui concerne la doctrine morale, je dirais que l’église (catholique), livre ses conceptions, dont la finalité (louable, forcément) place l’humain au centre de la vie (reconnaissance de son caractère sacré). En ce qui concerne les moyens préconisés, j’ai toujours été plus réservé. 🙂

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