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Succession Blair: de la résignation à  l’espoir

Il n’y a pas que Chirac qui s’apprête à  passer le témoin. Tony Blair a annoncé qu’il démissionnerait de sa fonction de premier ministre — lui à  54 ans dans quinze jours, et après 10 années de réel pouvoir — d’ici la conférence annuelle du parti travailliste, soit avant fin septembre (et selon les médias d’ici le début de l’été déjà ). Tout paraissait réglé d’avance pour le successeur annoncé depuis 10 ans, Gordon Brown. L’opposition conservatrice s’est d’ailleurs donnée un leader, en David Cameron, à  même de recentrer le parti tout en maximisant le contraste entre les deux hommes. Et, à  vrai dire, l’alternance politique aux prochaines élections (d’ici deux ou trois ans) semblait s’annoncer avec l’inévitabilité d’une tragédie grecque[1].

Et puis voici qu’en quelques jours ou semaines (d’une présentation ratée du budget à  une polémique sur les caisses de retraite qui le met sur la défensive à  un résultat négatif prévible pour les travaillistes en Ecosse, son pays, début mai) l’aura d’invincibilité de Brown se déchire et une alternative crédible émerge: David Miliband, le ministre de l’environnement. Je suis toujours fasciné par les situations paradoxales (les jeux à  contre-emploi, les chassé-croisés apparents de valeurs), et là  c’en est une.

Ce qui devrait jouer pour Brown après 10 ans de Blair, c’est bien la différence de tempérament entre eux: homme de dossier et non homme de communication, cérébral et non instinctif, sérieux et non charmeur, prudent et non joueur, méfiant et non (trop) confiant… tous les deux aussi prêcheurs cependant[2]! Mais indépendamment de la réalité des défauts qu’on lui prête (psycho-rigide et “stalinien”, pour faire court), ce qui le plombe c’est qu’il est depuis le début le co-auteur du New Labour, une sorte de frère siamois de Tony Blair. Ensemble, ils ont conçu le réalignement du parti dans l’opposition en vue de reconquérir le pouvoir, puis ils ont gagné trois élections; par leur style d’autorité, on a pu dire que Blair était un président et Brown le vrai premier ministre. Ce qui est sûr, c’est qu’il a pris lui-même, ou il a participé activement à  toutes les décisions importantes dont il lui est impossible de se dissocier (et notamment les plus contestées, d’une certaine façon précisément parce qu’il les freinées, dont il a déterminé très précisément les contours, comme le mécanisme des taxes universitaires élevées payées sur le revenu futur, ou l’autonomisation des écoles et des hôpitaux). Ceux qui, à  gauche comme à  droite, rêvent d’un retour au travaillisme traditionnel en seront pour leurs frais: Brown est autant que Blair fasciné par le dynamisme du secteur privé et cherche à  l’émuler dans la sphère étatique. Il est tout aussi atlantiste tout en étant nettement moins européiste.

Miliband, lui, apparaît comme un homme neuf et différent: il n’a que 41 ans, n’a accédé au cabinet (la quinzaine de chefs de grands départements) qu’au dernier remaniement. Surtout, il parvient à  faire entendre un discours différent en étant en particulier à  l’avant-garde de la lutte contre le réchauffement climatique. Et pourtant il était déjà  le principal conseiller politique de Blair comme chef de l’opposition, puis à  Downing Street, avant d’être élu au parlement et de gravir les échelons ministériels. Homme du changement, il incarne en réalité un blairisme sans Blair, qu’il vient d’articuler dans une brillante reformulation de la troisième voie: du “j’ai besoin” de la gauche traditionnelle (qui en assure la réponse par l’Etat) au “je veux” égoïste du thatchérisme triomphant pour arriver au “je peux” de la gauche libérale et “communautarienne”[3]. Quand je parie sur Ségolène Royal, c’est dans l’espoir (un peu fou je le concède) qu’elle permette l’émergence de cette gauche-là  en France. Ce n’est pas tant de la social-démocratie (avec ce que cela suppose de prudence matérialiste et de clientélisme collectiviste) qu’un retour aux racines de ce qu’on a appelé la deuxième gauche: utopiste et pragmatique, faisant plus confiance à  l’initiative collective qu’à  l’autorité étatique, idéaliste plutôt que protectrice d’intérêts. Avec Miliband, c’est un véritable deuxième souffle pour la gauche modernisatrice britannique et européenne qui s’annonce, et les espoirs des conservateurs qui s’évanouissent tant Cameron, à  côté, fait camelot[4].

D’ores et déjà , les médias en sont pleins. Dès l’annonce de la démission de Blair, c’est une période de sept semaines de campagne interne au parti travailliste à  travers tout le Royaume-Uni qui sera ouverte. Il n’est pas encore sûr que Miliband se lance (il fait tout pour ne pas se compromettre tout en conservant toutes les options ouvertes). Mais la capacité de conduire le parti à  de nouvelles victoires plutôt qu’à  la défaite sera cruciale. Et Brown paraît désormais suffisamment ébranlé pour mobiliser ses adversaires, ministres et anciens ministres. Qui de surcroît paraissent prêts à  s’unir derrière Miliband plutôt de se diviser: viendra alors pour celui-ci l’heure de vérité… Le blog à  suivre est ici!

COMPLEMENT DU 20.04 à  17h30: Comment dit-on “croquis d’audience” à  propos d’une séance du parlement? Le Parliamentary Sketch est une figure obligée du journalisme de qualité britannique, et celui d’aujourd’hui dans le Daily Telegraph aide à  mieux comprendre ce que représente Miliband (en l’occurrence c’est manifestement davantage le tropisme journalistique pour tout ce qui brille et qui est nouveau qui s’exprime, ajouté peut-être au désir d’attiser le trouble dans les rangs travaillistes, que l’intérêt véritable de l’opposition é laquelle se rattache ce quotidien).

Notes

[1] Sauf peut-être si Brown organise une élection anticipée cette année encore en tablant sur un effet positif du changement de personnalité à  la tête du parti travailliste — on s’attend tellement au pire avec lui qu’il ne peut guère que surprendre en bien au début — pour profiter de l’impréparation du parti conservateur et obtenir une nouvelle législature complète; mais justement, Brown n’est pas homme à  prendre un risque…

[2] Blair plus messianique, Brown plus moralisateur.

[3] Pour distinguer le courant communautarien d’Amitaï Etzioni de ce que le français appelle communautarisme.

[4] Une formule dont je ne suis pas peu fier qui ne vaut malheureusement rien en anglais!

4 commentaires

  1. 17 avril 2007

    Bon OK, mais franchement… David Cameron est nettement plus mignon. Quitte à  choisir entre un conservateur et un travailliste, je choisis le plus agréable à  regarder à  la télé !

  2. 17 avril 2007

    excellent billet amha, merci.

  3. 17 avril 2007

    J’ai beaucoup aimé Tony Blair (même si je suis plus dubitatif sur sa politique internationale, son fameux atlantisme pour faire court) mais c’est vrai que Gordon Brown m’a souvent inspiré de la méfiance. La faute sans doute à  son euroscepticisme qui me semble parfois déraper vers la franche hostilité. L’option Miliband parait donc assez séduisante. Sinon, j’ai lu dans le Monde que John Reid, le ministre de l’intérieur, pourrait lui aussi tenter le coup. Je connais mal ce garçon. Qu’en penser selon toi ?

  4. François Brutsch
    17 avril 2007

    @Aymeric: Reid est un poids lourd du blairisme réformateur, populaire (mais pas dans la gauche du parti pour son côté “la loi et l’ordre”), avec autant de “gravitas” (comme on dit ici) que Brown, et donc davantage que Cameron… Mais ce ne serait pas une relève de génération, il est aussi Ecossais, et actuellement toujours confronté à  de gros problèmes au ministère de l’intérieur qu’il a repris de Charles Clarke (autre candidat potentiel anti-Brown). Ce qui est excitant avec l’hypothèse Miliband, c’est d’avoir pour la première fois une configuration permettant de battre Brown et de prolonger pour longtemps le bail travailliste. Mais est-il prêt au sacrifice que cela implique? Premier ministre, ce n’est vraiment pas une vie.

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