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Elections britanniques 2019

La défaite du Labour de Corbyn est historique, mais ne suffira probablement pas à sauver la gauche traditionnelle de la disparition

Six semaines de campagne. Jamais eu autant de visites à domicile1, de tracts et de lettres personnelles des trois principaux partis2, car la circonscription où nous habitons ( fortement Remain, le sortant conservateur ne se représente pas) est très convoitée et tant le Labour que les Lib-Dems pensent avoir une chance sérieuse.

Mais la projection sortie des urnes des résultats détaillés est sans appel, rapidement confirmé par les premiers résultats: confortable victoire conservatrice et surtout défaite historique des travaillistes, qui perdent des sièges même dans leurs fiefs traditionnels ouvriers et des voix partout3. 203 sièges est un étiage jamais vu dans la période moderne, et c’est la quatrième défaite consécutive du Labour après 2010 (Brown, 258 sièges), 2015 (Ed Miliband, 232) et 2017 (Corbyn, 262).

Le Labour peut-il s’en remettre, sinon pour 2024 du moins pour 2029? Le drame c’est que c’est peu probable. On n’est pas simplement dans la situation d’un parti qui a choisi un leader au programme délirant, incapable de convaincre au-delà de sa chapelle ou sans crédibilité personnelle4 et qui pourrait en changer.

Depuis l’élection surprise de Corbyn à la tête du parti en 2015, le Labour n’est simplement plus le même parti. Il a fait l’objet d’une audacieuse (mais typiquement léniniste) OPA par les amis de 30 ans de Corbyn, nostalgiques du stalinisme et de l’Union soviétique, anti-impérialistes (seulement contre l’Occident en général et les Etats-Unis en particulier) et antisémites par anti-Israélisme primaire (ou l’inverse) et qui jusqu’en 2015 combattaient le Labour! Parallèlement le renouvellement des membres a été massif, de l’entrisme des vieux briscards de l’extrême gauche à l’arrivée en masse de la génération idéaliste et narcissique sans connaissance historique séduite par Magic Grandpa.

Bien sûr dans tout cela on ignore les principaux intéressés: les citoyens et habitants au service desquels les partis sont censés travailler. Et ils se vengent quand on leur en donne l’occasion…

Depuis 2015 les avertissements n’ont pas manqué. Mais hors de quelques sursauts velléitaires pathétiques, les mencheviks se sont laissés tondre la laine sur le dos, les élus anti-Corbyn ont bu le calice jusqu’à la lie pour s’accrocher à leurs sièges5, attendant contre toute évidence que Corbyn et le corbynisme disparaissent comme un mauvais rêve.

Pour l’extrême gauche, cependant, les élections ne sont qu’une péripétie, un obstacle à contourner. Et l’important est de tenir le parti6, avec ou sans Corbyn. Il peut partir, ils n’entendent rien concéder.

Je ne vois guère que deux alternatives:

  • Se donner les moyens de changer à nouveau le parti pour qu’il soit mieux à l’image des aspirations de ses électeurs potentiels en lançant en vue de l’élection de la ou du nouveau leader une campagne massive: un million d’adhésions de citoyennes et citoyens déterminés à bouter l’extrême gauche hors du Labour.
  • Prendre acte de la mort du Labour tel qu’on la connu, et plus largement de la fin d’un cycle historique pour ce que l’on appelait la gauche, avec son ancrage dans la stratification sociale. C’est au groupe parlementaire alors de prendre l’initiative: que 120 ou 150 élus réalistes sur les 203 abandonnent la carcasse du Labour et son passif aux corbynistes et se constituent en un nouveau groupe (en fusionnant éventuellement avec les Lib-Dems eux aussi en plein désarroi). Le leader élu par ces parlementaires devient ipso facto le chef de l’opposition officielle à la place de Corbyn, appelant ensuite les membres du Labour à le rejoindre et les syndicats pragmatiques à cesser de financer le Labour. Ce Reform Party, Progressive Party ou que sais-je a ensuite 5 ans pour s’implanter (même s’il bénéficierait utilement de quelques coups d’éclats comme un ralliement du maire moderniste de Londres Sadiq Khan aux élections locales du printemps prochain) et renvoyer l’extrême gauche aux poubelles de l’histoire.

D’autant qu’il n’y a pas que la gauche traditionnelle qui n’existe plus: avec Johnson, la droite non plus. L’alternance consubstantielle au système électoral britannique7 est à réinventer.

  1. Le canvassing est la forme usuelle d’activisme des campagnes électorales anglo-saxonnes, dont je me demande toujours s’il n’est pas davantage destinée à occuper les militants, distraire leur anxiété, qu’à convaincre les indécis… []
  2. Sans oublier bien sûr le nouveau volet de la campagne sur les réseaux sociaux. []
  3. L’exception symbolique qui confirme la règle: un siège gagné à Putney, une banlieue bourgeoise / bobo de Londres au bord de la Tamise – un pendant d’Islington au nord de la ville, caricature de la gauche caviar (Champagne Socialists en anglais) dont Corbyn est l’élu. []
  4. Et Corbyn cumule les trois handicaps. []
  5. A l’honorable exception de quelques démissionnaires. []
  6. Ce qui ne l’a pas empêchée de placer aussi ses pions dans des circonscriptions sûres. []
  7. La majoritaire uninominale à un tour, First past the post. []