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Great Awakening?

Alexandre Delaigue a commenté récemment dans “Un 4ème éveil au goût un peu amer” le livre de Robert W. Fogel “The fourth great awakening and the future of egalitarianism.”

De cette analyse, il ressort que l’histoire de l’Amérique est marquée par des bouleversements religieux, les “grands éveils”, qui correspondent à une évolution de la pensée religieuse dominante associée à la construction de l’égalité entre américains (doctrine de l’égalitarianisme). C’est “dans un premier temps l’essor spectaculaire de la religion” qui est présenté comme le moteur de l’évolution politique et sociale vers plus d’égalité; les cycles politiques sont “dictés par des ‘grands éveils’ religieux”. L’auteur reconnaît ainsi trois “grands éveils” historiques. Le deuxième, qui aboutit à l’abolition de l’esclavage, et le troisième, qui consacre la disparition de la ségrégation raciale et la protection des minorités, sont attribués par Fogel à l’essor respectifs des mouvements religieux puritains et évangélistes noirs (Martin Luther King).

Cette thèse des religions comme moteurs de l’évolution sociale lui permet d’introduire son hypothèse: selon Fogel, les USA vivraient aujourd’hui leur quatrième Grand Eveil, lié à l’essor des religions évangélistes qui soutiennent des idées novatrices…

Mais où est l’antithèse? Quelques recherches rapides permettent d’en apporter les premiers éléments!

Si on recherche une définition simple de ce qu’est un “grand éveil”, on trouve qu’un “grand éveil” se déclare quand les changements sociaux sont tels que les religions traditionnelles deviennent incapables de fournir des réponses pertinentes aux questions soulevées par la société contemporaine. Il existe alors un décalage entre les courants religieux majoritaires et le monde réel et de nouveaux systèmes de croyance se développent pour combler ce décalage. Autrement dit, les “grands éveils” ne sont pas les causes premières des évolutions sociales, ce sont les conséquences de ces évolutions au sein-même des mouvements religieux.

L’histoire du mouvement anti-esclavagiste montre qu’il est resté du début (1831) à la fin (1867) indépendant des églises traditionnelles, qui sont restées très silencieuses à ce sujet. Parmi les leaders du mouvement, il y avait bien des Méthodistes, quelques Baptistes, de très rares Unitariens, Episcopaliens et Catholiques, mais tous ceux qui se sentaient mus par des motivations religieuses agissaient d’abord en tant qu’individus, leurs hiérarchies religieuses respectives restant opposées ou indifférentes à l’abolitionnisme. Beaucoup de leaders abolitionnistes étaient ouvertement détachées de la religion, certains affichaient même un fort anti-cléricalisme (Garrison). Seuls les Quakers ont apporté leur soutien (non-violent) en tant qu’organisation religieuse. Cent soixante dix après, ce qu’on retient surtout, c’est que les églises dominantes ont montré leur attachement aux intérêts esclavagistes, en accord avec leur support habituel de l’ordre social et économique dont elles bénéficient.

De même, l’histoire de la lutte contre les ségrégations raciales (et contre le sexisme à la même époque) a été écrite majoritairement par des hommes et des femmes agissant en dehors d’un cadre religieux. Le premier leader religieux influent du mouvement pour les droits des minorités noires est Martin Luther King, dont l’action débute en 1955, soit plus de 40 ans après la création de la NAACP (National Association for the Advancement of Coloured People). Martin Luther King est certes un leader profondément religieux, convaincu que son combat est en complet accord avec le Gospel, mais on remarquera qu’il agit aussi en tant que membre de cette minorité noire opprimée. Dans une lettre écrite en prison qui est restée célèbre, il dit en 1963 sa désillusion envers les églises de son pays: “So here we are moving toward the exit of the twentieth century with a religious community largely adjusted to the status quo, standing as a tail-light behind other community agencies rather than a headlight leading men to higher levels of justice.” ou encore “The contemporary church is often a weak, ineffectual voice with an uncertain sound. It is so often the arch supporter of the status quo. Far from being disturbed by the presence of the church, the power structure of the average community is consoled by the church’s silent and often vocal sanction of things as they are.”

L’étude historique montre donc que les institutions religieuses agissent bien plus comme des freins que comme des moteurs de l’évolution sociale; les religions établies assurent en quelque sorte une cohésion sociale dont le corollaire est la rigidité. Toutefois, si les évolutions constatées dans la société civile ont une origine largement séculaire, on peut aussi argumenter en rappelant que quelques sectes religieuses minoritaires ont joué un rôle dans ces évolutions. Les religions évangélistes font-elles partie de nos jours de ces mouvements religieux révolutionnaires porteurs d’un nouveau système de croyance, en adéquation avec la société civile? La question mérite d’être posée. (à suivre)