Un swissroll

Un swissroll

Depuis août 2003, blog-notes de l'actualité (gaie ou non!) sur terre, au ciel, à gauche, à droite, de Genève, de Londres...

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche | Aller au blogroll | Identification

vendredi 9 mai 2008

Annonceurs au secours du «Monde»

Le Monde a de graves difficultés financières, mais quand il n'est pas en grève il reste le vecteur de choix pour les annonceurs mus par un narcissisme d'autant plus exhibitionniste qu'il est altruiste. Ce matin, on a droit coup sur coup:

  • En page 5 à un curieux patchwork. Une manifestation d'anglophobie pour la promotion de l'espéranto, payée par un marchand de valises japonais, Etsuo Miyoshi, qui fait des miracles: deux Walkin'Bag remplaceraient une chaise roulante! Le graphisme s'en ressent, c'est l'une des pages les plus moches depuis longtemps: cinq photos noirs blancs, divers slogans et titres en Times gras, le reste aussi en Times, c'est à la fois trop chargé et trop aéré... Sur le fond, l'espéranto est certainement l'une de ces causes qui me semblent valables. Mais en attendant ou en parallèle, j'en profite pour taper sur le clou de ma solution au problème linguistique dans l'Union européenne: limiter, pour des raisons pratiques évidentes, les langues officielles à 4 ou 5, mais établir l'égalité entre tous en posant le principe que nul ne s'exprime dans sa langue maternelle! Ainsi pas plus d'avantage inné à l'anglais qu'au français ou à l'allemand... Voir aussi ici.
  • En page 7 à une improbable célébration du Bill Gates saoudien (dans son versant philanthropique), le prince Alwaleed Bin Talal. Sa dernière création (une Fondation au Liban) a été honorée d'une médaille pontificale, remise par le pape en personne. Là, la page est en couleur et le graphisme joue au moins sur la symétrie: Deux grandes religions partagent la même cause humanitaire.

Mais ce sont les deux seules pubs pleine page dans ce numéro (qui contient par ailleurs une autre page de publicité clandestine: l'avis de l'intersyndicale du Monde sur la crise que vit le quotidien dans le texte, par communiqués publiés sans aucune médiation journalistique...).

mercredi 7 mai 2008

L'échec d'Obama

Avec la victoire d'Hillary Clinton dans l'Indiana se confirme la faiblesse intrinsèque de la candidature de Barack Obama pour l'investiture démocrate: comme un joueur d'échec ayant l'avantage mais incapable de conclure, obligé de concéder le nul. Par contraste, elle fait la preuve de sa capacité de résistance, d'offensive et de conviction, des éléments qui seront décisifs en novembre face à John McCain.

Depuis 1964 (Johnson, après l'assassinat de Kennedy), les démocrates ne sont parvenus à faire élire que deux présidents: Jimmy Carter en 1976 et Bill Clinton en 1992 et 1996[1], soit seulement 12 ans sur les quarante dernières années. Leur caractéristique commune: ne pas être conformes au moule traditionnel du parti démocrate, sudiste baptiste pour l'un, théoricien de la troisième voie pour l'autre. Hillary s'inscrit dans cette tradition (ces primaires difficiles l'y ont aidée plus qu'un couronnement, en rendant moins crédibles les éventuelles accusations de gauchisme, fondées sur un très lointain passé, que les républicains pourraient agiter contre elle).

Obama a probablement voulu lui aussi jouer le candidat différent, à l'appel plus large, dépassant les clivages, ce qui lui a valu ses succès initiaux. Ce positionnement n'a pas résisté aux primaires et, face à McCain qui est véritablement un candidat républicain atypique, il s'inscrit désormais dans le courant traditionnaliste du parti démocrate, incarné par les échecs de Hubert Humphrey, George McGovern, Walter Mondale, Michael Dukakis, Al Gore (qui s'était funestement distancé de Clinton) et John Kerry: il peut bien parler soft, ses votes au Sénat sont impeccablement "libéraux", donc ultra-minoritaires. Sa rhétorique met en transe ses adeptes: le problème c'est que ce sont les autres qu'il s'agit d'intéresser, et pour cela rien ne vaut l'expérience, les idées et les propositions, toutes choses qu'une candidature présomptueuse et prématurée ne peut fournir.

Le parti démocrate peut bien sûr céder à ses démons et ne pas oser écarter la candidature d'un noir pour blâmer ensuite le supposé racisme des Américains pour sa non-élection[2]. Mais trois raisons au moins devraient l'amener à trancher en faveur d'Hillary:

  • La démographie. C'est bien beau d'être un candidat "post baby boom", mais c'est simplement un peu tôt pour cela, alors que les "pré baby boom" sont toujours là... Dans 8 ans ç'aurait été mieux. Autre élément démographique évidemment non négligeable: les femmes composent plus de la moitié de l'électorat. Il faut d'autre part souligner que le décompte des délégués est trompeur: pour la première fois ils sont élus à la proportionnelle[3]. Obama a joué tactique, en visant en particulier les caucus. Mais son avance technique ne doit pas masquer le fait qu'en novembre c'est une autre règle qui s'applique: le vainqueur emporte tous les grands électeurs de l'Etat. Or Hillary a fait la démonstration de sa capacité à être en tête là où ça compte. Les super-délégués ne devraient pas avoir de mal à voir où est l'intérêt du parti qu'il leur revient d'incarner lorsqu'un candidat n'est pas parvenu à obtenir sur son nom la majorité absolue à la Convention.
  • L'expérience. Obama est un pied-tendre, tout jeune sénateur (John Kennedy, lui, était un candidat jeune qui était un sénateur expérimenté). C'est pourquoi aussi il est tout naturellement susceptible d'être attaqué sur ses prises de positions politiques et associations qui ne sont pas du passé lointain; rien ne vient démontrer pratiquement qu'il aurait mûri, qu'il a réalisé autre chose dans l'intervalle. Là aussi, dans 8 ans (à supposer qu'il ait évolué) ç'aurait été mieux.
  • La politique. C'est évidemment plus subjectif. Mais que ce soit sur l'économie ou sur les relations internationales, les réflexes d'Obama sont dangereux alors que ceux de Clinton sont justes[4]. Et surtout, en novembre elle sera plus crédible face à McCain que lui -- ce qui ne veut même pas dire qu'elle l'emportera!

Autre billet sur ce sujet: "She did it!" (9 janvier 2008)

Une version de ce billet, actualisée après la Virginie, est publiée dans les pages Eclairages du quotidien Le Temps du vendredi 13.05.08

Notes

[1] Les présidents républicains élus (pour 28 ans de pouvoir): Richard Nixon (+ Gérald Ford), Ronald Reagan, George Bush Sr, George Bush Jr

[2] Même si le racisme n'est pas toujours où l'on croit, quand l'électorat blanc se partage entre Clinton et Obama (ou McCain et Obama) alors que l'électorat noir vote monolithiquement Obama -- voire, plus largement, démocrate, entretenu dans un clientélisme victimaire. Comme la première femme premier ministre a surgi en Grande-Bretagne du parti conservateur, c'est plutôt l'élection d'un président noir républicain qui attesterait enfin du dépassement de la problématique raciale.

[3] Un signe du nombrilisme des démocrates, qui semblent avoir oublié à quoi servent les primaires!

[4] Le dernier épisode sur l'Iran est typique: à une question théorique sur une attaque nucléaire iranienne d'Israël, Clinton a offert la seule réponse acceptable en terme de dissuasion, la riposte nucléaire sur l'Iran. Qu'Obama ait cru devoir s'en écarter, trouver cela très excessif et pour tout dire "bushiste" signifie deux choses: il n'a pas compris qu'il était dans le contexte d'une question théorique dont il s'agit de montrer que l'on veut éviter qu'elle se pose; voire, plus grave, il s'est placé dans la position pratique d'avoir appris qu'Israël est rayé de la carte et n'en est pas plus ému que cela.

samedi 3 mai 2008

Assemblée du Grand Londres: paradoxale progression travailliste, un élu d'extrême-droite remplace deux anti-européens

On trouve ce matin, présenté de manière éclatée et sans les détails permettant de vérifier l'application correcte de la méthode d'Hondt en vigueur, le résultat lié non au bulletin relatif à l'élection du maire, non au bulletin relatif à la désignation de l'élu de la circonscription, mais au bulletin relatif à la répartition proportionnelle des 25 sièges de l'Assemblée du Grand Londres. Comme pour l'Europe (et à vrai dire l'idée même de représentation proportionnelle est probablement la quintessence de la civilisation politique portée par l'Europe continentale, pour le meilleur et pour le pire), les Anglais ne comprennent décidément pas de quoi il s'agit, s'en font une idée extraordinairement compliquée défiant tout sens commun, à partir de laquelle le préjugé ne peut que se renforcer...

Il y a eu 2'412'607 bulletins exprimés valables. Cinq partis se partagent les 25 sièges comme suit (entre parenthèses, le pourcentage obtenu il y a 4 ans pour les listes présentes aux deux élections):

  • Conservateurs: 835'535 bulletins, soit 34,05% (27,84%) représentant 11 sièges (dont 8 élus de circonscriptions)
  • Travaillistes: 665'443 bulletins, soit 27,12% (24,43%) représentant 8 sièges (dont 6 élus de circonscriptions)
  • Libéraux démocrates: 275'272 bulletins, soit 11,22% (16,50%) représentant 2 sièges
  • Green Party: 203'465 bulletins, soit 8,29% (8,37%) représentant 2 sièges
  • British National Party: 130'714 bulletins, soit 5,33% (4,71%) représentant 1 siège

Neuf listes n'obtiennent aucun siège, totalisant 302'178 bulletins soit 13,99%. A relever:

  • Respect (George Galloway): 59'721 bulletins, soit 2,43% (4,57%)
  • UK Independance Party: 46'617 bulletins, soit 1,90% (8,18%) et perd ses deux sièges dans l'Assemblée sortante

Au total, comme l'a dit Boris, cette élection a été excellente pour la vie politique. Les populistes n'occupent plus qu'un seul siège au lieu de deux, acquis toutefois par le BNP qui franchit ici un seuil important par rapport à l'ostracisme discipliné que le système politique britannique lui applique; il reste cependant complètement inapte à avoir un élu au parlement. Et les deux partis de gouvernement en sortent renforcés (aux frais des libéraux démocrates, des verts et sans doute des anti-européens de l'UKIP).

vendredi 2 mai 2008

Elections locales en Grande-Bretagne et mairie de Londres

Encore quelques heures de patience avant le résultat le plus attendu: la réélection de Ken Livingstone ou son renversement par Boris Johnson, conservateur atypique (ou alors caricaturalement typique). Je suis bien content de ne pas figurer au nombre des 5,4 millions d'électeurs (les Londoniennes et Londoniens britanniques ou ressortissants du Commonwealth ou de l'Union européenne), ç'aurait été un choix cornélien: entre la raison (et les liens de "famille" politique) qui m'auraient contraints à voter pour Ken, la passion qui m'aurait poussé à voter contre Ken et le démon du jeu (et le plaisir de faire la nique à l'insupportable Gordon) qui m'auraient amené à voter joyeusement pour Boris.

Plus qu'un maire, c'est le PDG d'une passablement technocratique communauté urbaine qui est élu au scrutin direct[1], en même temps qu'une Assemblée (plutôt un comité!) du Grand Londres de 25 personnes élues à la proportionnelle (14 d'entre elles étant choisies au travers de scrutins uninominaux à un tour dans autant de vastes circonscriptions, le solde des sièges étant occupés, "à l'allemande", par les personnes figurant sur les listes de partis[2]. Les "vrais" maires, ce sont les Leaders of the Council des 33 communes qui constituent le Londres de 8 millions d'habitants: la City of London[3], la City of Westminster, the Royal Borough of Kensington & Chelsea, etc. jusqu'à celles qui ne sont pas connues des touristes, comme Merton (qui comprend cependant Wimbledon...). Il n'y a d'ailleurs aucun rapport entre l'élection des deux niveaux (les élections communales londoniennes ont eu lieu en 2006 et se répètent tous les 4 ans). Pour prendre Westminster, où je réside quand je ne suis pas à Genève, le City Council compte 60 élus et celui qui le dirige[4] est Simon Milton, leader du groupe conservateur (et gay, dûment partenarié récemment par les soins de ses services, promis à un poste ministériel dans le premier gouvernement Cameron), qui gère avec son cabinet (exécutif) un budget annuel de 993 mios £ de charges de fonctionnement et 113 mios £ de dépenses d'investissement pour 232'000 habitants.

Il n'en demeure pas moins que le maire de Londres est important. Il gère, et de manière très directe (l'assemblée n'est qu'un conseil d'administration, qui doit par exemple réunir une majorité des deux-tiers si elle prétend amender le budget) un budget de plus de 11 mias £, en réalité largement sous-traité à quatre agences, principalement transports, police et développemement du territoire. Et c'est là qu'à vrai dire Ken a été bien meilleur que son passé le laissait craindre (de la Congestion Charge aux Jeux Olympiques, de son soutien au secteur financier à son soutien aux mesures anti-terroristes), qui ont curieusement coexisté avec ses irrémédiables défauts de pratiques clientélaires (en particulier vis-à-vis des groupes ethniques), d'appui à des prêcheurs musulmans extrémistes dans son obsession contre l'intervention en Irak ou son antisémitisme (voir ce billet de David T. chez Harry's Place, complément du 03.05 à 20h35).

Si le décompte est si long, c'est aussi à cause du mode de scrutin: on joue deux tours en un, chaque électeur exprimant sa première préférence (1er tour) et simultanément, pour le cas où un "second tour" est nécessaire parce qu'aucun candidat n'a atteint la majorité absolue, son vote dans cette hypothèse (seconde préférence). Chaque électeur n'a toutefois qu'une voix: seul celui qui n'a pas voté pour l'un des deux finalistes avec sa première préférence voit sa seconde préférence prise en compte, pour autant évidemment qu'elle se soit portée sur l'un d'eux[5]. Est élu celui des deux finalistes aux premières préférences qui totalisera le plus de premières et secondes voix. Concrètement: je peux voter pour la candidate écolo avec Ken comme seconde préférence (c'était la consigne officielle des verts, avec la consigne inverse, même si elle n'a guère de sens, pour le Labour). Ou je peux voter pour le candidat d'extrême-droite, avec ma seconde préférence pour le parti anti-européen si je ne veux vraiment pas participer au "système"[6].

De manière plus générale, ces élections locales[7] ont été un désastre pour les travaillistes[8] et un clair succès pour les conservateurs. Mais on ne saurait transposer les pourcentages obtenus (qui placent le Labour en troisième place à 24%, derrière les libéraux démocrates à 25% et les conservateurs à 44%!) sur des élections parlementaires. C'est tout de même un avertissement sévère pour les travaillistes, alors que Gordon Brown a épuisé, en moins d'un an, le capital de rénovation qu'il était supposé apporter et qui s'est révélé inexistant. Il n'a en réalité aucune réserve, aucune idée, tous ses défauts personnels se sont vérifiés à l'usage. Il faudrait un retournement économique et politique majeur pour que David Cameron ne devienne pas premier ministre d'un gouvernement conservateur à l'issue du scrutin du 6 mai 2010...

COMPLEMENT DU 03.05 à 1h10: Pas d'ultime surprise, c'est Boris par 1'168'738 voix contre 1'028'966 à Ken au "second tour"[9]: les bookmakers avaient carrément commencé de payer les gains aux parieurs en sa faveur dans l'après-midi. Selon un rituel immuable, le résultat est annoncé par le returning officer en présence de tous les candidats, puis ceux-ci prononcent quelques mots à tour de rôle. Tant Boris que Ken ont été absolument remarquables à cet égard, échangeant compliments et promesses de collaboration, Boris proclamant sa volonté de gagner l'estime de ceux qui n'ont pas voté pour lui comme, de manière très lucide, de rassurer ceux qui ont pris le risque de voter pour lui, et Ken soulignant qu'après 8 ans lui seul est à blâmer pour son échec. Pas encore de résultats de la proportionnelle pour l'Assemblée, mais la candidate verte est arrivée quatrième (derrière le libéral démocrate), devant le candidat d'extrême-droite en cinquième position.

Dernière actualisation le 03.05 à 23h, avec en particulier les liens vers les vidéos des discours de Boris et Ken

Notes

[1] On ne parle que de Boris et Ken, et accessoirement de Brian Paddick, libéral démocrate, mais il y a 10 candidats.

[2] Il y en a, coïncidence, 14 aussi; concrètement le siège est à quelque 4% des suffrages.

[3] Le centre financier, qui ne compte que 7'600 habitants et a cette particularité d'être organisé comme une société (c'est une Corporation), et non comme une collectivité territoriale, un peu comme la commune bourgeoise (ou paroissiale) à côté de la commune politique dans certains cantons suisses.

[4] Pour ajouter à la confusion, il ne faut pas le confondre avec le membre du Conseil qui a le titre, honorifique et de représentation, de maire!

[5] Ce qui conduit évidemment à des raisonnements tactiques difficiles...

[6] L'équivalent à gauche c'est de partager ses deux votes entre le parti d'extrême gauche islamo-fasciste de George Galloway et l'une des deux autres listes d'extrême gauche.

[7] Très partielles et géographiquement dispersées, en Angleterre et au Pays de Galles; le rythme est quadriennal mais un lot est renouvelé chaque année.

[8] Les élections intermédiaires sont traditionnellement difficiles pour le parti au pouvoir, mais Gordon Brown fait pire que le plus mauvais résultat de Tony Blair, et pire que John Major et Margaret Thatcher, respectivement, aux élections locales précédant leur chute.

[9] Amusants détails: Boris a reçu 114'361 secondes préférences d'électeurs de Ken, et Ken 145'987 secondes préférences d'électeurs de Boris (qui n'ont donc pas été prises en compte dans le résultat ci-dessus). Ce n'est pas aussi absurde qu'on pourrait le croire mais s'inscrit dans l'hypothèse où le candidat préféré aurait été battu par Brian Paddick, à la Le Pen/Jospin en 2002... Au demeurant, comme pour l'Assemblée, la publication officielle des résultats est confuse et incomplète: pas de détail de la ventilation des secondes préférences par finaliste, ou par candidat, en particulier. (Complément du 03.05 à 20h)

jeudi 1 mai 2008

Pas de régionalismes dans la banalité du mal

En relation avec l'affaire Anne-Marie Debaine, je voulais déjà signaler que le Royaume-Uni a aussi, en ce moment, son affaire d'handicapé requérant des soins constants, laissé pour cela à sa famille, et tué: en l'état, la suspecte est la mère. Je ne comprends toutefois pas encore pourquoi la "disparition" de James Hughes n'a été signalée à la police qu'au moment de celle de la mère, qu'on a rapidement retrouvée pendue alors que le cadavre de la victime a été, lui, retrouvé dissimulé et dans un état de putréfaction avancé... Il semble ne pas avoir été vu depuis un certain temps sans que grand monde ne s'en inquiète. Du moins l'enquête semble-t-elle se poursuivre.

Mais c'est surtout avec l'affaire Fritzl que l'on est tenté de se rassurer que ce genre d'horreur ne peut se produire qu'en Autriche. Le Parisien nous en prémunit[1] avec l'histoire de Lydia que ses deux parents torturaient et à qui son père a fait 6 enfants à Crécy-la-Chapelle, près de Paris (sans même avoir besoin de la tenir aussi enfermée qu'Elisabeth Fritzl). Avec le prudent scepticisme qui me caractérise, j'ai espéré l'affabulation; dans cette ligne, la chute conduit à l'exagération massive: la mère n'a été condamnée qu'à 4 ans d'emprisonnement avec sursis pour "non empêchement de crime et agression sexuelle sur l'un de ses petits-fils". Mais je ne peux m'empêcher de craindre que, comme dans l'affaire Debaine, ce soit plutôt le système judiciaire qui ait failli. La condamnation était en appel, elle est maintenant en cassation.

COMPLEMENT DU 04.05 à 17h10: Je me disais après coup que le rapprochement était tout de même un peu fort entre les deux situations, l'une d'elle étant après tout fondée sur l'idée d'éviter une souffrance à la victime (d'où l'application par les médias, abusive à mes yeux dans ces deux cas, des termes d'euthanasie en français, mercy killing en angais). Et si on ne peut jamais le prédire individuellement, il est statistiquement certain, hélas, que confiés à des structures collectives à défaut de famille (ou si celle-ci n'est plus en mesure de faire face), des handicapés requérant des soins constants (comme des malades hospitalisés ou des personnes âgées en EMS) seront victimes de négligences, de violences, d'abus sexuels ou d'actes de pur sadisme. Mais Josef Fritzl aussi prétend s'être "occupé" de sa fille et de ses enfants! Dans les deux cas, on a affaire à ce que les psys appellent le sentiment de "toute puissance", les victimes étant dans une situation de totale dépendance (joint, pour les parents de handicapés, à une incapacité de faire appel à autrui, une conviction qu'il est impossible d'obtenir de l'aide). Et j'imagine que le projet apparemment nourri par Fritzl d'en finir avec l'enfermement d'Elisabeth et des trois enfants était lié à la conviction que sa domination mentale serait suffisante (ça semble bien avoir été le cas pour Lydia). C'est dire la force de résistance, le courage qu'il a fallu à Elisabeth, après 24 ans, pour prendre le risque de se confier et d'appeler à l'aide dès qu'elle en a eu la possibilité; ce n'était nullement évident.

Notes

[1] Comme, à partir d'un entrefilet dans un journal ramassé dans le bus, Google me l'apprend!

dimanche 20 avril 2008

Une élection particulière

Une affiche BD pour François PaychèreUne nouvelle collection d'affiches[1] pour une élection assez rare dans le canton de Genève: un duel entre deux personnes, tout simplement. Et pour une fonction qui nous change des traditionnelles élections législatives ou exécutives, puisqu'il s'agit de celle de procureur général. A Genève[2], celui-ci n'est pas seulement le patron du ministère public (et donc de la police judiciaire), mais il est le premier magistrat du pouvoir judiciaire dans ses rapports avec le gouvernement et le parlement avec lesquels il doit nécessairement collaborer pour le budget et les infrastructures, d'une part, la législation organique et de procédure cantonale (ou d'application cantonale de la législation fédérale, comme tout particulièrement dans les années qui viennent avec la disparition des juges d'instruction), d'autre part.

Le résultat est tombé en début d'après-midi: le procureur général sortant, le radical Daniel Zappelli, soutenu d'une part par les trois partis de l'entente de droite traditionnelle mais aussi par l'UDC, a été réélu avec 58% des suffrages contre 42% au socialiste François Paychère, juge sortant au Tribunal administratif soutenu par toute la gauche et une série d'associations. Paychère se retrouve dès lors juge à la Cour de Justice où il a été élu tacitement. Zappelli fait un bien meilleur résultat qu'en 2002 face à Jean-Bernard Waeber (aucun des deux n'était alors sortant).

C'est une particularité genevoise que l'élection du pouvoir judiciaire par le peuple: dans d'autres cantons les magistrats sont désignés par le gouvernement, par le parlement, par cooptation ou selon une combinaison de ces moyens. Mais la chose ne se produit que rarement: elle est exclue en cas d'élection tacite (cas de toutes les autres juridictions, totalisant 250 élu-e-s). Et elle n'est possible qu'au moment de l'élection générale (tous les 6 ans), les élections partielles en cours de mandat étant du ressort du parlement. Dans la pratique, c'est une commission judiciaire interpartis qui prépare le terrain de manière à ne mécontenter personne en veillant à une relative proportionnalité entre les partis représentés au parlement, filtre les candidats à l'entrée dans la magistrature (en général avocats) et organise la rotation dans les différentes fonctions au gré des vacances et des désirs des uns et des autres.

Une campagne autour d'une telle fonction est (encore) empreinte d'une certaine retenue (voir le dossier des articles du quotidien local, la Tribune de Genève), que l'on retrouve dans le caractère passablement conventionnel des affiches: dans la tradition des affichistes bédéastes genevois, celle d'Exem pour Paychère mérite toutefois l'attention des collectionneurs. Les candidats avaient néanmoins les incontournables sites (Zappelli, Paychère), et le challenger a même tenu un vrai blog.

Notes

[1] Merci, comme toujours, à l'ami Martin!

[2] C'est différent dans d'autres cantons.

samedi 12 avril 2008

Tibet: des films d'archives en couleur depuis les années 30

C'est un document que nous avons regardé ce soir à la télé sur BBC 2: The Lost World of Tibet présente des documents d'archives, pour l'essentiel en couleur, impressionnants et superbes, tirés du fonds du British Film Institute, la cinémathèque britannique, sur ce qu'était ce pays et ses traditions (aujourd'hui interdites) des années 30 à l'exil du Dalaï Lama en 1959. Ils sont accompagnés de témoignages de contemporains et de commentaires du Dalaï Lama.

Cette émission d'une heure, vous pouvez aussi la voir (et même, à certaines conditions techniques, la télécharger ce qui permet de le conserver pendant 30 jours) sur le site de la BBC, mais jusqu'à vendredi prochain seulement. C'est gratuit et le succès de l'iPlayer de la BBC est tel qu'il menace paraît-il la fluidité sur le réseau britannique...

COMPLEMENT DU 15.04 à 11h15: Ma naïveté me perdra: comme cela ressort d'un commentaire ci-dessous, l'outil n'est malheureusement accessible que depuis un ordinateur basé au Royaume-Uni...

COMPLEMENT DU 04.05 à 18h10: Mieux vaut tard que jamais... C'est un DVD vendu par la Cinémathèque!

En France, si on ne parvient plus à s'occuper d'une personne handicapée, on peut la tuer

Je sais, le titre est brutal. Mais c'est le message envoyé "au nom du peuple français" par les jurés de la Cour d'assises du Val d'Oise. Ils ont prononcé l'acquittement d'une mère qui a tué sa fille de 26 ans. Contre l'avis de son mari, d'ailleurs, elle l'a noyée dans son bain.

Anne-Marie Debaine, née prématurément et atteinte d'une hydrocéphalite, était invalide à 90% et avait l'âge mental d'une enfant de 5 ans. Placée dans des centres spécialisés de 6 à 22 ans, elle avait rejoint la maison en 2001, faute de place dans une structure. Son état s'était dégradé depuis plusieurs années, marqué de crises d'épilepsie, de maux de tête et de vomissements. "Elle souffrait trop. Elle passait des jours et des jours sans dormir", a témoigné sa mère.

On imagine bien le huis-clos. Mais que cela suffise à produire un acquittement[1] est simplement révoltant; manifestement, les jurés se sont mis à la place de la mère, l'avocat général n'étant pas parvenu à les convaincre de dépasser les circonstances de l'espèce pour mettre en garde contre un tel verdict. Face au parquet qui requérait d'emblée une peine avec sursis, que l'avocat ait cru nécessaire de surenchérir en plaidant l'acquittement me dépasse également. Je ne vois même pas quel service on rend à la mère en lui déniant ainsi la responsabilité de son acte.

Après l'effet Outreau, l'effet Sébire[2]. Plutôt que de légiférer sur un pseudo-droit à l'euthanasie médicale, l'Etat ferait mieux de se donner les moyens d'assurer le respect du droit à la vie (art. 2 de la Convention européenne des droits de l'homme) pour les personnes dépendantes[3], pour qui l'effet de ce jugement est simplement glaçant. J'espère qu'il y aura appel[4].

Notes

[1] Et qu'il ait fallu quatre ans avant le procès.

[2] Même si cela n'a rien à voir, en application de l'adage "Chat échaudé craint l'eau froide".

[3] La situation est bien sûr fondamentalement différente de l'affaire Vincent Humbert, qui, lui, était un tétraplégique en pleine possession de ses moyens mentaux, et demandeur.

[4] C'est bien le cas: voir les commentaires (complément du 17.04 à 12h35).

mardi 8 avril 2008

Bartholomé Tecia

En 1566, à Genève (deux ans après la mort de Calvin), Batholomé Tecia, 15 ans, était torturé, condamné à mort et exécuté pour crime de sodomie. A partir des minutes du procès, [1] Jean-Claude Humbert[2] a élaboré une pièce qui est jouée tout le mois d'avril dans un théâtre de Genève.

Ironie du calendrier: le Musée International de la Réforme de Genève va lui consacrer une soirée spéciale le 9 avril à Agrippa d'Aubigné. Un Genevois qui deviendra célèbre comme poète et conseiller du roi de France Henri IV. Or, c'est l'un des deux dénonciateurs de Bartholomé Tecia. A l'époque de ces faits, il a 14 ans.

Par ailleurs, le dernier logeur de Batholomé Tecia n'était autre que... Théodore de Bèze, le successeur de Calvin. Poursuivi par des rumeurs anti-protestantes notamment lui prêtant des moeurs contre-nature (et dans sa jeunesse, il avait écrit des poèmes homoérotiques - mais cela ne prouve rien car c'était un genre littéraire), il est resté silencieux par rapport à son jeune pensionnaire.

Bartholomé Tecia, un procès ordinaire, c'est le titre de la pièce jouée dans ce théâtre[3] Le texte de la pièce, prix de la Société genevoise des écrivains 2005, est paru aux Editions de Limargue.

Plus de détails par l'auteur sur sa pièce ici. Voir aussi l'article de la Tribune de Genève et l'article de 360°.

Notes

[1] A noter que l'auteur a eu connaissance par hasard de cette l'histoire.

[2] Un notaire genevois qui a pris une retraite anticipée qui lui permet de se livrer encore davantage à des activités d'écriture.

[3] Du 3 au 20 avril 2008. Jeudi, vendredi, samedi à 20h, dimanche à 17h.

samedi 5 avril 2008

Entre ouverture et soumission, entre affirmation de soi et muflerie

Philippe Barraud salue l'attitude de l'arbitre suisse Massimo Busacca. Mercredi, à Ryad, il a refusé de se départir de son sifflet personnel, qui arbore une croix (fédérale, mais rappelant indéniablement la tradition chrétienne de la Suisse), lors d'un match du championnat saoudien de football. Cela me rappelle qu'en Grande-Bretagne on incite (avec raison me semble-t-il) les Universités de l'élite, Cambridge et Oxford en particulier, à atténuer leurs fortes traditions alcoolisées: en effet elles constituent une barrière pour des étudiants, par exemple hindouistes ou musulmans, qui ne peuvent s'y associer et se trouvent ainsi exclus.

Jusqu'où l'ouverture à autrui, la considération pour autrui implique-t-elle de changer? Quand la courtoisie devient-elle de la soumission? Quelle est la frontière entre la saine affirmation de soi et la muflerie?

Si des gays peuvent se donner la main tout naturellement, doivent-ils cesser de le faire s'ils sont en voyage en Arabie saoudite?[1] (manifestement oui -- ce qui n'est bien sûr pas la même chose que trouver normal que des pays criminalisent l'homosexualité; c'est au touriste, à l'étranger de passage de respecter les us et coutumes du pays qui l'accueille). Aussi à Amsterdam, dès que cela risque de choquer des passants musulmans? (manifestement non: ces derniers sont là pour s'intégrer, c'est à eux d'accepter[2] la société dans laquelle ils veulent vivre). L'ouverture consiste pour les autochtones à accepter que les immigrants amènent d'autres habitudes (vestimentaires, alimentaires ou religieuses), à les incorporer au mode de vie national (c'est ainsi que le Chicken Tikka Masala est considéré comme la fondue des Britanniques), pas à renoncer à leurs valeurs.

Est-ce à dire que l'alcool est négociable, mais pas l'homosexualité? La différence c'est qu'il n'est pas demandé de renoncer à l'alcool, mais d'élargir la palette[3], comme l'offre d'une alternative végétarienne n'empêche pas de manger de la viande.

Cela renvoie aussi à la problématique des jours fériés officiels et des fêtes religieuses: doit-il y avoir une considération particulière pour des fêtes religieuses non fériées? Signaler / célébrer toutes les fêtes religieuses représentées dans une classe d'école: oui. Eviter de fixer une séance importante le jour de Yom Kippour ou de l'Eïd: oui. Accepter que l'on prenne congé sur son capital vacances: oui. Donner congé à chacun au gré des convictions religieuses en sus des jours officiels: non.

Mais qu'en pensez-vous? Ce n'est qu'un billet d'amorce, autres approches et illustrations de la problématique bienvenues!

Notes

[1] Bon, je réalise que mon exemple n'est pas forcément le mieux choisi...

[2] Sans se voiler la face ;-)

[3] De fait, cela change quand même assez fondamentalement l'atmosphère des after dinner's drinks dans la Common Room...mais comme déjà lorsque cela a cessé d'être un all male club: pas de nostalgie déplacée!

Conférence des gouvernements progressistes

La tradition paraît avoir pris, puisqu'elle survit l'éloignement (certes relatif) de Bill Clinton, Tony Blair et Peter Mandelson: comme assez régulièrement depuis 2000 (après un lancement moins formel par Clinton en 1999), la Progressive Governance Conference réunit la gauche gouvernementale mondiale, ses technocrates (Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn, en particulier) et ses experts. Cette année c'est dans le Londres de Gordon Brown, sur le thème:

An inclusive globalisation: promoting prosperity for all

Vendredi c'était le colloque proprement dit et samedi la conférence des chefs d'Etat et de gouvernement, avec en particulier Michelle Bachelet (Chili), Helen Clark (Nouvelle-Zélande), Kevin Rudd (Australie), Thabo Mbeki (Afrique du sud) et Ellen Johnson-Sirleaf (Liberia).

vendredi 4 avril 2008

Les mesures de sécurité renforcées dans les aéroports: l'explication

Près de deux ans déjà! C'est au 10 août 2006 que remonte un renforcement des mesures de sécurité touchant les passagers embarquant dans les avions: d'abord draconien, interdisant tout bagage à main et tout liquide, aujourd'hui parfaitement raisonnable avec un seul bagage à main et un contrôle spécifique des liquides (en flacons de 100ml au maximum). Sans grande gêne, en réalité, puisqu'il est possible d'acheter des boissons dans la zone d'embarquement. Au Royaume-Uni ça se passe très bien, en Suisse ou en France il y a peut-être un peu plus d'étourdis, voire d'esprits forts qui ont le sarcasme facile.

A l'époque, la raison de ces changements avait fait moins de bruit que les mesures elles-mêmes. On avait bien parlé d'un complot impliquant des bombes sous forme liquide, mais sans plus de détails (et il avait été déjoué, de toute façon...): c'est dans cet article d'un correspondant à New York du Guardian que j'en retrouve davantage[1].

Le 21 août 2006, on avait appris l'inculpation[2] de 8 personnes pour "conspiracy to murder" ainsi que de trois autres personnes pour d'autres chefs d'accusation. Le 22 août, un juge de district a prononcé la mise en détention préventive, confirmée par le tribunal de l'Old Bailey le 4 septembre[3].

On annonçait alors qu'en raison de la complexité de l'affaire le procès ne pourrait sans doute pas se dérouler avant Pâques 2008... Eh bien nous y sommes, et avec quelle ponctualité: le procès s'est ouvert cette semaine. Chaque jour apporte son lot d'informations, sur ce ton très particulier des compte-rendus d'audience britannique: un grand luxe de détails, mais une extraordinaire neutralité du ton[4]. On comprend enfin mieux: c'est au moyen de bombes constituées de ce qui avait l'air d'innocentes bouteilles de limonade gazeuse, de piles AA modifiées et d'appareils photos jetables qu'il s'agissait de faire sauter sept avions partant de Londres.

Notes

[1] Avec la suspicion qui s'attache à tout ce qui vient des autorités américaines sur ce sujet...

[2] Je ne suis pas certain que c'est la traduction officielle de to charge et c'est en tout cas trompeur: cela recouvre infiniment plus que l'équivalent continental. Non pas une simple suspicion fondée mais véritablement un dossier en béton, à défaut de quoi s'il y a des personnes arrêtées elles doivent être relâchées. D'où le malentendu sur l'extension de la détention par la police de personnes suspectes de terrorisme (actuellement de 28 jours, en discussion pour être portée à 42 jours), qui n'a pas grand chose à voir avec ce qu'on appelle la garde à vue en Suisse ou en France: on les aurait simplement bouclées et mises, sur la base de préventions bien moindres, en détention préventive, judiciairement contrôlée mais pas forcément très active du côté de l'instruction de l'affaire avant jugement...

[3] Vive l'Internet et les journaux dont les archives sont gratuites (ils se paient avec la publicité), je dois avouer que cela m'avait passablement échappé à l'époque... Mais j'avais d'autres préoccupations! :-)

[4] On est aux antipodes de la manière dont ce correspondant qui suit l'affaire Fourniret (longtemps chroniqueur judiciaire lui-même) conçoit ses articles. C'est au moment du jugement que le magistrat, lui, se laisse souvent aller à des propos que personnellement je trouve naïfs et embarrassants, moralisateurs et complètement inappropriés.

jeudi 3 avril 2008

«Accueillez l'Ukraine et la Géorgie»

Pour qui l'aurait manquée, la lettre ouverte à Angela Merkel et Nicolas Sarkozy publiée hier dans Le Monde par André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy:

A Bucarest, il sera question de l'Afghanistan, du Kosovo, de la Macédoine, et donc, qu'on le veuille ou non, de la Géorgie et de l'Ukraine. Il sera question de savoir si l'Occident démocratique assume ses valeurs de liberté et de tolérance, soutient ses alliés naturels et tend ou non la main à ceux qui, en Europe ou sur ses marges, célèbrent avec ferveur ses idéaux constitutifs. Refuser à l'Ukraine et à la Géorgie le Membership Action Plan (MAP, non pas l'adhésion à l'OTAN, mais l'ouverture d'un processus réversible qui peut y conduire d'ici dix ou quinze ans) serait une erreur dramatique. Le monde nous est-il si favorable aujourd'hui que nous puissions baisser ainsi pavillon et refuser d'ouvrir les bras aux rares pays qui, à leurs risques et périls, assument leur adhésion à notre modèle politique?

dimanche 30 mars 2008

Fitna: l'amalgame est-il soluble dans la dérision?

Contre toute attente, on trouve facilement le film anti-islam (par exemple ici) du cinéaste et député d'extrême-droite néerlandais Geert Wilders. Première réaction: c'est rageant de savoir que c'est quelque chose d'un tel degré zéro (à tous points de vue) qu'il va falloir défendre au nom de la liberté d'opinion et d'expression.

Imaginez qu'on prenne tous les passages hard de la Bible, qu'on filme des télévangélistes, qu'on mette en évidence ce qui a été dit autour de la mort de Matthew Sheppard ou, mieux, qu'on diffusait l'intégrale des vidéos de Fred Phelps, en ajoutant des images d'attentats contre les cliniques pratiquant l'IVG, etc. et qu'on disait: le judéo-christianisme ne passera pas.

Une organisation culturelle néerlandaise a invité ses visiteurs à se filmer en train de dire "Sorry" pour Wilders et à mettre la demande de pardon en ligne. C'est ici. Au début, je n'ai pas compris que c'était une pure farce et je me suis dit voilà des Occidentaux qui demandent pardon aux terroristes en puissance pour éviter de se prendre des attentats. Bref on a honte de cette honte. D'un autre côté - et tant pis pour l'ambigüité - je les ai excusés en me disant qu'il était peut-être pertinent, tout en proclamant un fier attachement à la liberté d'expression du pays de Spinoza qui a aussi édité Descartes, de se désolidariser d'une pensée qui procède par amalgame et généralisation pour blesser et insulter un certain nombre de concitoyens (la proportion qu'ils représentent ou devraient représenter est un autre débat).

Si c'est un gag, c'est à double tranchant. Certes on se moque délectablement de la propension occidentale à demander pardon à ses agresseurs, mais ça rajoute une couche pour la population stigmatisée par Wilders.

COMPLEMENT DE FRANCOIS DU 02.04 à 15h30: Je ne l'ai malheureusement pas vu, mais le film présenté comme le clou du Festival du film gay et lesbien de Londres (jusqu'au 10 avril) présente probablement un utile contrepoint à Fitna. Pas une réfutation, mais un contrepoison en quelque sorte, un film qui amène à voir que la question est plus complexe et la solution moins simple que les présente Wilders (ou, en Suisse, un Alain Jean-Mairet). A Jihad for Love, film de Parvez Sharma, présente des témoignages provenant de 12 pays sur trois continents de personnes désireuses de préserver deux facettes, musulmane et gay ou lesbienne, de leur identité (plutôt que de renoncer à l'une ou l'autre). Voir la bande annonce ici.

lundi 24 mars 2008

Coming out conservateur et péché originel

L'auteur de théâtre et réalisateur David Mamet a fait son coming out de conservateur. Il a publié un long article dans le Village Voice pour dire qu'il n'était plus un "dead brain liberal".[1] - c'est par Sardanapale que j'en ai eu connaissance.

Le film de lui qui m'a le plus fasciné, c'est le premier: Engrenages (The House of Games - 1987). C'est une des meilleures illustrations de ce que peut être une mise en abyme cruelle. Il y a une trouvaille, qui est géniale, non seulement du point de vue de l'intrigue, mais du point de vue de la psychologie. Mais cette lucidité audacieuse ne fait préjuger en rien d'un bord politique. [2]Par contre, la charge contre le politiquement correct que représentent la pièce et le film Oleanna en 1994 pourrait être vue comme un lointain signe précurseur de la sortie du placard.

Il y a juste un problème, c'est la dichotomie. Mamet oppose la gauche (liberal) aux conservateurs, et cela implique sans que cela soit dit que ces derniers se recoupent avec les libéraux au sens français du terme. Mais l'article est intéressant (et cela vaut la peine de le lire en entier). Parmi les points qu'il soulève, un théologien relèvera ce qu'il faut bien appeler le rôle central d'une doctrine du péché originel qui ne dit pas son nom. Pour Mamet, la gauche prétend avec Rousseau (depuis Rousseau?) que l'homme naît bon et que c'est la société qui le corrompt. Tandis que la droite part de l'idée que l'humain est mené par des instincts de survie, qu'il est corrompu, qu'il faut faire avec ce qui colle avec le "tous pécheurs". La gauche compare toutes les situations avec un idéal qui lui fait voir le mal partout. La droite constate les bonnes choses qui sont réalisées malgré la nature imparfaite de l'humain, elle croit à la perfectibilité.

Ce qui est intéressant, c'est que la doctrine du péché originel, associée à l'obscurantisme aliénant, ou à l'écrasement des personnes, si elle est bien comprise, fait partie d'une vision libératrice de l'être humain qui lui donne toute sa dignité. Bien comprise, cette doctrine, associée à celle de la rédemption, devrait en premier lieu libérer l'individu du fardeau de se juger lui-même, de se comparer à un idéal inatteignable. [3]

Cette doctrine sape les fondements de tout jugement comparatif, une interdiction qui est un élément fort de la prédication de Jésus puis de Paul. Le calviniste Jean de Léry est considéré comme l'un des précurseur de l'ethnologie avant la lettre. Confronté en 1557 à des pratiques cannibales au Brésil, il a estimé que c'était une forme que pouvait revêtir le péché, et il a refusé de considérer les adeptes de cette altergastronomie comme monstrueux ou inhumains. Cette doctrine devrait donc transcender les clivages gauche et droite: tous pécheurs! Et mettre le doigt sur leur tâche aveugle respective. La découverte par Mamet de ses affinités avec la pensée conservatrice est intéressante. Mais sa réflexion sur la nature humaine devra aussi l'amener à ce qui pèche dans les attitudes fondamentales. La psyché conservatrice peut être mue exclusivement par la crainte de perdre (une situation ou des biens acquis), ce qui est une forme basique du péché originel (les actions de l'être humain dans la sphère religieuse ou morale sont déterminées par la peur de perdre la vie, reçue gratuitement). [4]A l'inverse, la résurrection, c'est la vie communiquée (channellisée si on voulait détourner ou subvertir le lexique New Age) à travers un vecteur qui n'est rien d'autre que la confiance [5] en cette gratuité. Une gratuité irréductible à une logique de marché, en vue d'une liberté que Mamet ne trouverait sans doute pas très liberal.

Notes

[1] Faut-il traduire: - un homme de gauche au cerveau cliniquement mort?

[2] Pour rappel à ceux qui l'ont vu: C'est cette histoire d'une psychanalyste qui s'intéresse à un truand, et on ne peut rien dire de plus.

[3] Dans la situation extrême qu'on trouve dans la dépression, l'individu prend la place de Dieu, il occupe toute la place et il se juge et condamne impitoyablement pour ne pas être à la hauteur du Dieu qu'il croit devoir être.

[4] Dans le jardin d'Eden, Adam et Eve ont accès gratuitement à l'arbre de vie. C'est en sortant de cette relation de confiance, mise en cause par le serpent, qu'ils donnent un objet et un fondement à la crainte, qui acquiert une justification rétrospective.

[5] ou foi, le si joli terme grec pistis ne se retrouvant malheureusement dans aucun mot en français

Calendrier

« mai 2008
lunmarmerjeuvensamdim
1234
567891011
12131415161718
19202122232425
262728293031

Dernières tranches

Tranches de choix

  • Blogs d'élu-e-s romand-e-s
  • Où sont les blogueuses politiques?
  • Sheila, les mages et moi (Epiphanie + 1)
  • Après la "flat tax", l'impôt "dégressif"
  • Politique: la force d'inertie
  • La politique n'est pas une compétition
  • Tous athées
  • La légèreté délicieuse qui sous-tend la Création
  • Abolir le mariage en faveur d'un PACS+?
  • Après les élections irakiennes
  • Gérontoloftophilie
  • Archaïsme et modernité: polygamie et pouvoir dans la société française
  • Le Cristal-Rouge, vraie fidélité à Henri Dunant
  • Outreau, chronique d'une erreur judiciaire annoncée
  • Mgr Genoud et les gays
  • Alain Finkielkraut et l'intifada des banlieues
  • Typologie du "mariage gay"
  • Fumée dans les lieux publics et Constitution
  • Affaire Plame
  • Genève sur Spree? Pour une grande coalition à la genevoise
  • (Homo)sexualité et polythéisme de nos ancêtres dans la foi
  • Bonnes nouvelles d'Irak (35)
  • Quand un pasteur protestant se fait ordonner prêtre catholique
  • Rocard et le congrès du Mans
  • Le combat de Jacob avec...
  • Saïda vs Tariq
  • Inégalité et pauvreté
  • GB: deux points pour la blogosphère
  • Kouchner comme joker anti-Sarko
  • Excuse et apologie, romantisme et culpabilité
  • Retour sur le "Rainbow Warrior"
  • Lendemain d'attentat
  • "Le rabais britannique doit disparaître" (Tony Blair)
  • Attali et Onfray: laissez-les parler (surtout le premier)
  • L'acquittement de Michael Jackson
  • Le pouvoir est dans la multitude anonyme
  • Quelle Europe?
  • Couples de même sexe: le chemin parcouru
  • Jean-Polémiques
  • Europe: où va la gauche?
  • Démocratie en Irak: la mémoire sélective des adversaires de l'intervention
  • L'Europe après Chirac
  • Elections britanniques: J - 23
  • Institutions européennes: illustration sur les brevets logiciels
  • La religion et ses ennemis
  • Les journalistes, cibles ou "victimes accidentelles" des blogs?
  • Pape impudique
  • 68 enterré ou réincarné?
  • Gays palestiniens
  • Lincoln était donc bi!
  • Le placard doré de Susan Sontag
  • Robert Malley rabat-joie
  • Théologie des désastres naturels
  • Tsunami: solidarité gay?
  • La gauche, la droite et l'intervention en Irak
  • Diables de créationnistes
  • Mariage gay et égalité de traitement
  • Abonnez-vous

    BBC News

    Le Temps

    Domaine Public

    Têtu

    Bookmark and Share

    Test

    Si quelqu'un veut essayer?