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News and views (gay or not!) on earth, in heaven, left or right, from Geneva, London or elsewhere

Rapport Hutton: la guerre des médias

On sait au moins depuis l’affaire du Watergate que les médias peuvent être, du moins dans les pays démocratiques, un quatrième pouvoir qui n’hésite pas à l’occasion à se confronter aux trois autres (voire, comme me le suggère un correspondant, revendique désormais le monopole de l’opinion face à la capacité de décision des trois autres pouvoirs). Mais cela se mérite et repose entièrement sur la qualité, la crédibilité du travail des journalistes. A cet égard, Gilligan est plus proche de Nixon (avec ses notes « perdues » et celles figurant sur son Palm Pilot susceptibles d’avoir été manipulées après coup, selon l’expert informatique qui a témoigné devant le juge Hutton, son obsession du « coup » que représentait son « scoop » lâché telle une grenade le jour où Tony Blair rendait visite aux troupes victorieuses en Irak) que de Woodward et Bernstein.

C’est ainsi que d’accusateur à juge, il peut arriver au pouvoir médiatique de se retrouver accusé. Dans leur regard, Lord Hutton, patricien nord-irlandais de 73 ans, a changé de rôle d’un jour à l’autre:

– Père sévère mais juste, il était loué pour la manière impeccable avec laquelle il a présidé aux audiences publiques de son enquête, le tact qui l’a conduit à rendre une visite privée à la veuve du Dr Kelly lors de sa nomination, le sens aigu de l’aspect médiatique du dossier qu’il a manifesté en refusant que les témoins soient filmés, mais en s’y soumettant lui-même pour trois audiences solennelles, dont la lecture pleine d’autorité pendant 1h15 d’un résumé de son rapport et de ses conclusions qui fut encore saluée comme une performance — tout en assurant de manière exemplaire la mise à disposition en temps réel sur son site de la totalité des transcriptions et documents.

– Vieillard dépassé et conformiste, soucieux de plaire aux autorités et ignorant des réalités et contraintes médiatiques depuis que son rapport, publié, accable la BBC et donne simplement raison sur l’essentiel à Tony Blair.

Cela donne lieu à des déclarations grotesques: le directeur général de la BBC, démissionnaire, assurant que le juge Hutton a commis des erreurs de droit, le journaliste Gilligan, démissionnaire, se plaignant que ses « honest mistakes » soient chèrement payées (mais il ne ressort pas des faits qu’elles soient si honorables, et c’est toute la nature de son accusation — qu’il maintient allègrement — qu’il déniait au gouvernement toute bonne foi dans son traitement des informations alors fournies par les services de renseignements), et si la BBC a présenté des excuses génériques elle est toujours dans l’incapacité de comprendre quelles fautes elle a commises… La confraternité l’emportant ici sur la concurrence, elle bénéficie à de rares exceptions près du soutien des autres médias: les sondages immédiatement commandités ne portent pas sur le bien-fondé des démissions à la BBC, mais visent à suggérer un « blanchissage » du gouvernement (le correspondant du Temps parle lui carrément d' »étouffement » de l’affaire Kelly).

Comme si de rien n’était, dans Le Temps justement, Eric Hoesli persiste à parler de « mensonge » à propos des raisons de l’intervention en Irak (alors que, s’il y a du souci à se faire pour la qualité des informations fournies par les services secrets, cela ne met pas en cause l’honnêteté des autorités politiques; et cela renforce l’insécurité contre laquelle elles luttent, plutôt que de plaider pour un pseudo-pacifisme défaitiste et dénégateur!). Il est fascinant de voir comment le directeur du « quotidien édité à Genève », ancien militant de gauche, parvient à tenir une ligne réformiste voire carrément néo-libérale en politique intérieure, conforme à ce que l’on peut attendre du journal de l’establishmnent qui conserve des banquiers privés parmi ses actionnaires, et une ligne quasiment chomskyenne en politique internationale qui l’avait déjà conduit à dénoncer l’intervention internationale en Serbie avant celle en Irak. J’ai peine à comprendre cette indulgence généralisée des clercs à l’égard d’une crapule comme Chirac doublée d’une haine si féroce à l’égard d’un homme de principes comme Blair.

Loin d’être une menace pour la liberté de la presse, une attaque contre l’indépendance de la BBC, le rapport Hutton sonne comme un appel aux armes pour que ce que celle-ci se montre à nouveau digne de sa réputation, pour ne pas dire de son mythe: impartiale et crédible (ce qui ne se confond pas avec la volonté d’incarner l’opposition au pouvoir en place quel qu’il soit, ni avec le désir de créer l’événement et de tenir pour un « fait », une information pour elle-même, une « opinion personnelle » sollicitée dans des conditions douteuses, sortie de tout contexte, sur des événements remontant à 8 mois, et que le Dr Kelly n’a probablement en réalité même pas exprimée).

J’avais loué la manière dont le juge Hutton ne s’était pas senti obligé d’équilibrer artificiellement le blâme entre la BBC et le gouvernement, mais c’est au fond précisément ce qu’on lui reproche aujourd’hui… C’est comme autrefois pour les procès en matière de viol, il faudrait que la victime y soit aussi pour quelque chose, sinon c’est trop injuste d’être condamné pour un moment d’égarement. Je ne doute pas que c’est la conclusion « politiquement correcte » à laquelle serait arrivé un rapport émanant par exemple d’une commission de trois personnes, et non d’un juge unique prenant ses responsabilités face à sa conscience.

COMPLEMENT DU 01.02 A 11H30: Si vous lisez l’anglais, allez voir Norman Geras, Oliver Kamm, Black Triangle et Johann Hari, notamment.

COMPLEMENT DU 01.02 A 15H55: Et pour une perspective américaine d’un pro des médias, Jeff Jarvis, dont la lecture me remémore deux points que j’avais voulu mentionner dans le billet ci-dessus:

– Contrairement au New York Times qui a démasqué Jayson Blair, ce journaliste qui confectionnait ses reportages sans quitter sa chambre en « pompant » l’Internet, et exposé l’ampleur de ses méfaits, la BBC souffre de la difficulté supplémentaire que ses turpitudes ont été dénoncées de l’extérieur (c’est sans doute ce qu’elle appelle d' »inadmissibles pressions »!), ce qui facilite le raidissement sur l’esprit de corps voire le pur et simple déni; mais c’est probablement que le mal est aussi plus profond et touche toute une culture journalistique: pas seulement Gilligan mais aussi John Humphrys, par exemple, le partenaire complaisant qui soi-disant interviewait Gilligan sur BBC Radio 4.

– Je ne sais pas si un des éléments de l’affaire est, comme Jarvis l’écrit, que la BBC se reconnaît comme une partie du gouvernement et ne pouvait donc que s’y opposer (comme le NHS, la BBC est probablement une de ces vaches sacrées auxquelles il est actuellement impensable pour les Britanniques d’envisager un autre régime que l’actuel, me semble-t-il); mais je suis convaincu que le fait que le président et le directeur général (aujourd’hui démissionnaires) aient été eux-mêmes très New Labour, n’a pas seulement influencé leur subconscient, mais les a poussé très consciemment à ne pas vouloir paraître concéder un pouce à Blair et Campbell. Je crois assez aux rôles à contre-emploi: pourquoi ne pas nommer systématiquement, à la tête de la BBC, une personnalité ayant les qualités nécessaires mais issue de l’opposition? Ce serait une approche consensuelle certes plus proche de la vie politique suisse que de cette fatigante culture politique de l’antagonisme exacerbé considé comme un sport.

COMPLEMENT DU 01.02 A 21H55: Suivant l’exemple d’Oliver Kamm, je ne résiste pas au narcissime de montrer, par une récapitulation des billets des deux auteurs de ce blog sur le sujet, que pour certains le contenu du rapport Hutton n’est pas une surprise (ou s’il en est une, c’est par l’absence de calcul que dénote le fait de dire les choses telles qu’elles ont été):

06.08.03 Off the record: Kelly II

07.08.03 Disons-le crûment, comme au café du commerce

14.08.03 DéDéDé : Défense du Défonceur de Déontologie

28.08.03 Aura-t-il raison trop tard?

29.08.03 Qu’est-ce que je disais hier?

04.09.03 Affaire Gilligan – Kelly

06.09.03 David Kelly n’est pas Daniel Ellsberg

21.09.03 Les torts clairement montrés de la BBC

25.09.03 Affaire Gilligan – Kelly

25.09.03 Dans révision, il y a rêve et vision

28.09.03 Qui a gonflé le dossier: démonstration logique du Sunday Telegraph

03.10.03 Le Monde est la BBC française

25.01.04 Armes de destructions massives en Irak (et Hutton J – 3)

28.01.04 Le juge Hutton met les pendules à l’heure

30.01.04 Solitude idéologique