octobre 2010 - Un swissroll

Un swissroll

Depuis août 2003, blog-notes de l'actualité (gaie ou non!) sur terre, au ciel, à gauche, à droite, de Genève, de Londres...

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samedi 30 octobre 2010

En marge du débat sur le renvoi des étrangers délinquants: pour un discours de gauche sur la sécurité

Cela fait bien longtemps que je n’ai plus participé à un Congrès du parti socialiste suisse. Il se réunit ce week-end à Lausanne pour un débat rituel (c’est tous les vingt ans) sur son orientation programmatique et pour déterminer le mot d’ordre du parti fédéral (en réalité, ce sont les partis cantonaux qui décident) sur l’initiative de l’UDC pour le renvoi des étrangers délinquants et sur le contre-projet. J’y aurais volontiers tenu le petit discours suivant.

La politique policière et pénale est un domaine essentiel de l’action publique, qui s’exerce au travers des trois pouvoirs: législatif, exécutif et judiciaire. Elle a pour objet de prévenir, d’empêcher la commission d'actes anti-sociaux et, à défaut, de punir les auteurs d'infractions, qu’ils soient Suisses, étrangers résidents ou étrangers de passage ou résidant en territoire frontalier. C’est un domaine que la gauche aurait tort de laisser à la droite. S’il n’y a pas de sécurité sans liberté, la sécurité contribue à la liberté individuelle, à la confiance en la société et à l’amélioration des conditions de vie. Si l’Etat ne joue pas son rôle, ce sont les milieux défavorisés qui ont le plus à souffrir et le moins de possibilités de se protéger de la délinquance et des comportements anti-sociaux.

La prévention vaut à la fois en amont, avant toute infraction (une absence de victime est toujours préférable à l’arrestation d’un délinquant, même si cela se voit moins, se prête moins à la comptabilisation et n’est pas compris de ceux qui s’indignent des contrôles d’identité et autres caméras de surveillance), et en aval, pour éviter toute récidive. Même la punition englobe un objectif de prévention plus large, au-delà de la peine elle-même, pour éviter que l’auteur ne commette d’autres crimes ou délits, à la fois par l’effet direct de la condamnation et par les mesures qu’elle permet de mettre en place pour le suivi des personnes condamnées.

Et la gauche ne doit pas confondre compréhension des situations sociales, culturelles, économiques ou autres qui favorisent la criminalité, la délinquance et les comportements anti-sociaux, et excuses cherchées aux auteurs d’infraction: il s’agit bien plutôt d’utiliser cette compréhension pour prévenir les actes tout en remédiant aux situations problématiques (pas seulement prévenir les actes, comme le pense une certaine droite, pas seulement remédier aux solutions problématiques, comme le pense une incertaine gauche).

La nationalité, dans ce débat, définit essentiellement un rapport à un territoire: soit on vit dans le pays dont on est ressortissant, dans les bons comme dans les mauvais jours, soit on est l’hôte d’un pays étranger, ce qui est subordonné à la condition évidente qu’on en respecte les lois et les usages. Si ce n’est pas le cas, eh bien on n’y est plus le bienvenu, que l’on soit un Suisse pédophile en Thaïlande ou un Kosovar violent en Suisse. Ici deux éléments doivent entrer en ligne de compte: non seulement la nature et la gravité de l’infraction, mais aussi la durée, le statut du séjour du ressortissant étranger.

Schématiquement, je dirais que même des comportements anti-sociaux moins graves mais significatifs doivent permettre l’expulsion et l’interdiction d’entrée d’étrangers non résidents ou au au bénéfice d’une autorisation de séjour depuis peu[1]. En revanche, seules des infractions graves peuvent justifier l’expulsion d’un étranger établi de longue date (au bénéfice d’un permis C). Et aucun crime, aussi abominable soit-il, ne devrait entraîner l’expulsion d’un étranger né en Suisse, où il aurait toujours vécu, de mère ou père ayant grandi en Suisse.

Ni l’initiative, ni le contre-projet ne sont satisfaisants à cet égard (même si je voterai oui au contre-projet pour tenter de dénier une victoire aux initiants). L’UDC mélange deux chevaux de bataille: la loi et l’ordre (la lutte contre l’insécurité) et l’hostilité à l’égard des étrangers. Et elle les confond allègrement pour que la première vienne fonder la seconde, mais au détriment de l’efficacité.

La gauche peut et doit présenter une alternative politique conjuguant son attachement à l’ouverture internationale, source d’enrichissement réciproque, avec une politique de sécurité plus efficace que celle de l’UDC parce qu’elle se confronterait aux réalités pratiques et non aux oeillères xénophobes. Par exemple, une question qui n’a jamais été sérieusement empoignée et qui ne peut trouver qu’une solution internationale est celle du renvoi d’étrangers (auteurs d’infractions ou auteurs de requêtes d’asile irrecevables ou infondées) qui s’avère impraticable en raison du refus du pays d’origine ou du danger que l’intéressé y courrait. Je verrais bien Simonetta Sommaruga prendre l’initiative soit d’une convention bilatérale avec un pays comme la Suède pour échanger la prise en charge de nos “expulsés” ressortissants de pays tiers, soit même d’une convention multilatérale ayant le même but: faire en sorte qu’un étranger soit bel et bien expulsé du pays dans lequel il s’est rendu indésirable, pour qu’à la fin force reste à la loi. Mais c’était bien trop pragmatique pour intéresser Blocher lorsqu’il était chef du DFJP.

En matière de sécurité (et c’est la même chose lorsqu’elle parle de politique sociale ou d’éducation), l’UDC ne propose qu’un exutoire illusoire: l’étranger comme bouc-émissaire. Or ce sont tous les comportements anti-sociaux, de Suisses comme d’étrangers, qu’il faut prévenir et réprimer en fonction de leur nuisance et de leur gravité. Pour le bénéfice de tous ceux, Suisses ou étrangers résidents, respectueux des lois et des usages, qui en sont pratiquement ou potentiellement les victimes.

COMPLEMENT DU MERCREDI 3.11 à 20h: J'avais commencé un billet sur les résultats déprimants du Congrès du PS, et puis j'ai laissé tomber. Mais je me retrouve assez bien dans le commentaire d'un militant blanchi sous le harnais, Rudolf H. Strahm, et dans cet article du chroniqueur de politique fédérale de Largeur.com à la plume toujours féroce, Nicolas Martin.

Notes

[1] Du moins pour les ressortissants non UE: car de même qu’un Suisse ne peut plus être renvoyé dans son canton d’origine depuis la fin du 19e siècle, l’UE (dont la Suisse est un membre passif grâce aux accords bilatéraux: les avantages, les inconvénients, mais aucun droit de participer aux décisions) tend à devenir une grande Confédération pour le bénéfice des Suisses qui y vivent comme des Européens en Suisse.

dimanche 24 octobre 2010

Austérité budgétaire, justice sociale et imagination

John Rentoul[1] a sur son blog le très long texte intégral d'une passionnante interview de Danny Alexander, le ministre du budget libéral-démocrate[2], alter ego du conservateur George Osborne, ministre des finances, donnée à The Independent on Sunday.

Il faut préciser que j'appartiens à cette curieuse sous-espèce politique qu'on appelle aux Etats-Unis les Balanced Budget Democrats et que je traduirais librement par les socialistes attachés à la rigueur budgétaire; j'admets volontiers qu'à la conviction politique que ce sont en définitive les défavorisés qui font les frais d'un laxisme que ses promoteurs croient volontiers "social", "généreux" voire "visionnaire", respectivement que ceux qui en ont le moins besoin se débrouillent pour en tirer profit[3], s'ajoutent certainement des éléments de morale protestante. C'est dire que je ne vois rien à redire à la critique par Alexander de la politique budgétaire des travaillistes avec Brown comme ministre des finances puis premier ministre et de la situation de déni dans laquelle le Labour est en ce moment.

Je ne sais trop que penser de l'assertion centrale du gouvernement de coalition que le Royaume-Uni aurait "the largest budget deficit in Europe, one of the largest in the world" (elle me paraît intuitivement douteuse même en se limitant aux démocraties post-industrielles) mais je n'ai pas de doute sur le fait que des mesures s'imposaient pour empêcher que la situation budgétaire n'empire, et ce qu'Alexander défend et explique du fonctionnement de la coalition à cet égard est très intéressant.

Un point en particulier m'a donné à réfléchir: sa défense du versement (que j'ai critiqué ici) de quelques prestations financières aux retraités sans considération de revenu. Pas tant son invocation d'une sorte de parole tenue à l'égard de la génération précédente, mais son argument qu'en subordonnant la prestation à une demande pour vérifier que le revenu des intéressés est inférieur à un maximum fixé on retirerait ce montant aux 1,6 millions de retraités pauvres qui aujourd'hui omettent de solliciter une autre prestation à laquelle ils ont droit; et il précise que le coût de la mise en place d'un régime de contrôle limiterait encore l'économie budgétaire que l'on pourrait en attendre.

Cela m'a presque semblé convaincant. Jusqu'à ce que je me rappelle que les services du ministère des finances britannique[4] (et en particulier de l'administration fiscale) sont notoirement bureaucratiques, arrogants, inefficaces et peu imaginatifs[5]. Et une idée m'est venue que je voudrais tester ici: pourquoi ne pas, en effet, continuer de verser la prestation à tous les retraités par simplification, puis ajouter au bordereau de l'impôt sur le revenu le remboursement intégral (ou mieux encore coulissant selon le système intelligemment prôné pour la nouvelle prestation sociale universelle, dont le montant décroît progressivement selon un taux fixe de 65% du revenu supérieur à une limite fixée, jusqu'à extinction) par ceux dont le revenu excède une limite fixée?[6]

On aurait ainsi un versement universel, donc évitant une procédure de demande qui génère des coûts de gestion et qui effectivement exclut dans la pratique des ayants-droit potentiels, mais un coût final inférieur et un résultat plus conforme à l'idée que l'on peut se faire de la justice sociale. Mais peut-être y a-t-il quelque chose qui m'échappe, une objection évidente que je ne vois pas? Merci de me le signaler dans les commentaires.

Notes

[1] Un blairiste pur sucre étrangement égaré à la rédaction de The Independent, dont je lis avidement le blog et propage de nombreux billets au travers de Google Reader via Buzz, Friendfeed et Twitter - mais on peut aussi s'abonner directement au flux...

[2] Je ne sais pas ce qu'il en est du journal papier mais sur le site je ne trouve qu'un résumé insipide (suivi d'une liste de dix propositions de Rentoul sur lesquelles il vaut la peine de lire sur son blog ce qu'il en pense lui-même!).

[3] Une conviction regrettablement pas partagée par nombre de mes coreligionnaires!

[4] Mais n'est-ce pas le cas partout, de la même manière que les ministères des affaires étrangères sont partout conservateurs, peureux et défenseurs du statu quo quel qu'il soit? ;-)

[5] Leur ministre les a en particulier couverts quand ils ont, de manière typique, refusé d'envisager une démarche de renonciation volontaire à la prestation que Cameron souhaitait - c'est le côté boy-scout, bisounours de la Big Society.

[6] Je ne parle donc pas ici d'inclure les prestations sociales dans le revenu imposable - une chose qui pour moi tombe sous le sens, un franc de revenu est strictement le même qu'il provienne du travail, d'une pension de retraite, d'un produit financier, d'une loterie ou d'une prestation sociale - mais bien d'ajouter au total de l'impôt dû (qui peut même être égal à zéro) le remboursement en francs par ceux qui n'en remplissent pas les conditions de revenu de prestations financières dont l'Etat aurait en quelque sorte fait l'avance à tous.

samedi 23 octobre 2010

Eurostar Genève-Londres

Une liaison régulière Eurostar entre Londres et Genève, en cinq heures, est annoncée pour 2014: un effet de la migration vers les bords du Léman des Hedge Funds chassés par la fiscalité britannique, apparemment accueillis à bras ouverts par le ministre des finances genevois, écologiste de gauche? ;-) C'est l'une des nouvelles lignes annoncées avec les rames multimodes Siemens dont un exemplaire est arrivé à Saint-Pancras cette semaine.

Cela a semble-t-il beaucoup ému les autorités françaises, indignées qu'Eurostar puisse songer à ne pas acheter français, donc Alstom. C'est bien sûr la sécurité qu'elles invoquent pour menacer d'interdire l'accès du tunnel aux trains de Siemens. Avec un argument digne de mon proverbe favori, le souvent mal compris Chat échaudé craint l'eau froide dont le sens est très différent de Once bitten, twice shy qui renvoie plutôt à Un homme averti en vaut deux: déjà trois trains ont pris feu dans le tunnel! C'étaient des trains français Alstom, il est indispensable de continuer...

mardi 19 octobre 2010

Peter Tatchell, leader du Front populaire de Judée

Au Royaume-Uni, Peter Tatchell est la Mère Teresa de l'activisme libéral / libertaire. Il n'a pas encore reçu le prix George Orwell pour l'ensemble de son oeuvre, mais c'est inévitable. Universaliste des droits humains, il ne se limite nullement à la lutte pour les droits des gays et lesbiennes et à l'athéisme militant et anticlérical (encore récemment à l'occasion de la visite officielle du pape en Grande-Bretagne) mais défend aussi des causes moins populaires dans une certaine gauche, comme le combat sans complaisance contre l'extrémisme islamiste ou contre les dictatures des ex-libérateurs adulés du genre Mugabe au Zimbabwe.

Et comme Mère Teresa ou George Orwell, Tatchell n'est pas au-delà de toute critique! J'ai le sentiment qu'il est atteint du syndrome du minoritaire perpétuel, courant à gauche: toujours révolté, épris d'absolu, il ne connaît pas la satisfaction de la victoire. Mon titre fait référence à un épisode de La vie de Brian, film culte des Monty Python, dans lequel le héros (double de Jésus, né le même jour que lui dans l'étable voisine) se familiarise avec le fractionnisme militant: "Il y a une seule chose que nous haïssons plus que les Romains, ce sont les militants du Front de libération de la Judée". Pour Tatchell, plus que les homophobes ce sont les militants gays menchéviks dans mon genre qui se satisfont d'un partenariat civil pour les couples de même sexe au lieu de se sentir ignoblement discriminés et de revendiquer la totale dématrimonialisation du mariage, dénoncés dans son dernier communiqué[1]; je ne doute d'ailleurs pas que, cela obtenu, Tatchell mobilisera sa capacité d'indignation sur la limitation du mariage à deux personnes...[2]

Peut-être finalement la dématrimonialisation du mariage finira-t-elle par s'imposer[3]: je m'y résignerai :-) . Il y a pourtant des raisons de fond et des raisons techniques qui justifient entièrement la distinction entre mariage hétéro et partenariat civil gay:

  • La reconnaissance d'une antériorité qui ne signifie nullement supériorité[4]: après tout, tout gay ou lesbienne est né de l'union d'un homme et d'une femme.
  • Le fait que le mariage règle non seulement le statut d'un couple mais établit également des conséquences juridiques d'une descendance biologique possible des conjoints[5], question qui ne se pose pas pour les gays ou les lesbiennes.
  • Pour qu'il y ait discrimination il ne suffit pas qu'il y ait une différence (ici terminologique), il faut encore qu'il y ait une victime, et corrélativement quelqu'un qui en tire bénéfice: c'est le cas dans l'inégalité entre hommes et femmes encore en cours, c'était le cas dans l'apartheid sud-africain ou le "développement séparé" sudiste aux Etats-Unis[6]. Il me semble absurde de coller ce schéma sur la situation des gays et des lesbiennes dans les pays qui ont établi un partenariat civil.

Notes

[1] Ce qui n'empêche pas Tatchell de revendiquer aussi un régime intermédiaire, light, comme le Pacs français, ouvert tant aux hétéros qu'aux gays et lesbiennes.

[2] Dans le commentaire que j'ai laissé sur Harry's Place, je fais allusion à un autre gag du film: la mère de Brian qui s'écrie "He is not the Messiah, he is a naughty boy!".

[3] En particulier si, comme le prédit James Taranto, la Cour suprême des Etats-Unis n'infirme pas l'arrêt extravagant d'un juge fédéral annulant comme contraire à la Constitution fédérale l'adoption par le peuple californien de la Proposition 8, renversant elle-même une jurisprudence de droit californien par la Cour suprême de cet Etat -- j'ai déjà critiqué dans ce blog la préférence des militants américains pour la voie judiciaire plutôt que le combat politique.

[4] A la manière dont Jean Paul II avait élégamment modernisé le rapport au judaïsme de l'Eglise catholique romaine, si prompte d'ordinaire à renvoyer au paganisme même les chrétiens d'autres confessions.

[5] Voire d'une inexistence de rapport sexuel qui peut être un motif de nullité.

[6] Dont le traumatisme traverse manifestement les générations anglophones, illustrant l'adage: Chat échaudé craint l'eau froide.

dimanche 17 octobre 2010

Le Parti du thé va-t-il l'emporter?

Et maintenant une minute terminologique pédante. On ne lit pas encore la traduction, mais déjà l'expression "le Tea Party" dans la presse francophone -- et même occasionnellement la presse anglophone! Or il n'y pas de Parti du thé, mais un mouvement contestataire qui a pris pour référence symbolique une manifestation de colons américains contre les taxes prélevées par la métropole et qui est restée dans l'histoire, par euphémisme, comme la Tea Party de Boston: en fait de goûter il s'est agi de jeter à l'eau la cargaison de thé d'un bateau ancré dans le port.

C'est donc le Tea Party Movement, en français le mouvement de la Tea Party, d'autant qu'il s'agit davantage d'une mouvance activiste autour du Parti républicain que d'une organisation structurée.

dimanche 10 octobre 2010

Pas facile de mettre fin à l'Etat-Providence

C'est maintenant la conférence annuelle des Tories qui a pris fin, et elle a été marquée par la confusion dans la quête du Graal pour toutes les démocraties occidentales: par quoi et comment remplacer l'Etat-Providence? On en parle depuis au moins 40 ans. Bill Clinton l'a proclamé mort et engagé vigoureusement une approche de ce qui devrait lui succéder (poursuivie également par Tony Blair), sans que l'on puisse vraiment dire qu'on a encore changé de système nulle part.

C'est aussi l'objectif de David Cameron et Nick Clegg, et pas seulement, soutiennent-ils, parce qu'ils ont fixé un objectif d'économies budgétaires d'ici 2015 auquel le Welfare ne saurait échapper du seul fait de son coût, mais pour des raisons de principe: libérer les individus asservis par les subsides et leurs effets pervers, accroître le rôle de la société civile (et pas seulement réduire celui de l'Etat). Au demeurant, la droite est divisée, une bonne partie d'entre elle n'ayant cure du social engineering de la Big Society, comme la gauche entre conservateurs du pas-touche-aux-acquis et réformateurs de la deuxième gauche, de la troisième voie ou tout simplement dès qu'elle est confrontée aux responsabilités gouvernementales.

C'est pourquoi le gouvernement de coalition et le parti conservateur cabotent sans vraiment trancher.

La conférence s'ouvre avec l'annonce que le projet réformateur de Ian Duncan Smith, ministre des affaires sociales de tendance droite sociale-chrétienne, est adopté: il consiste à remplacer une myriade d'allocations par une seule (simplification administrative considérable), mais surtout à mettre fin à la désincitation au travail qu'entraîne sa simple révocation dès qu'un revenu personnel dépasse un seuil (par un système de réduction dégressive, à court terme coûteux mais fondé sur le pari qu'à long terme il permettra enfin de stopper, puis réduire le nombre d'assistés à vie en augmentation continue). Le ministre des finances, George Osborne, obtient toutefois un étalement sur huit ans plutôt qu'une mise en oeuvre sur trois: double pari, encore, sur la ténacité dans la durée et/ou sur un consensus possible autour de cette idée car il y aura des élections dans l'intervalle.

Mais le lendemain George Osborne annonce, à la surprise de beaucoup y compris au gouvernement, une mesure qui se veut également réformatrice et courageuse et se révèle au contraire irréfléchie et perverse: sous la vertueuse résolution que l'arrosoir pour tous a vécu et que les plus favorisés doivent prendre leur part de la politique d'économies, il plafonne l'allocation pour enfant versée aujourd'hui sans condition de revenu. Désormais (enfin, en 2013) plus d'allocation si l'un des deux parents gagne plus de 44'000 £. Et un effet de seuil brutal, un! Car ici pas de savant coulissement pour rendre la chose indolore et éviter les stratégies d'évitement. Par ailleurs, si le couple dont l'un seulement a une activité lucrative et gagne 45'000 perd, celui dont les deux gagnent chacun 43'000... gagne: aux 86'000 s'ajoutera l'allocation pour enfant! Car Osborne (et les services particulièrement bureaucratiques du ministère des finances) trouvait bien trop compliqué et surtout "fouineur", "illibéral" de fixer un plafond par ménage. Ce qui est ironique, car dans le même discours il en a justement fixé un, et qui lui est populaire: un ménage assisté par les services sociaux verra désormais l'ensemble de ses prestations, quelle qu'en soit la nature, plafonné à 25'000 £ par an, soit le revenu moyen du ménage dont les adultes travaillent et qu'il s'agit de ne pas décourager.

Après cela Cameron n'a eu plus qu'à tenter de calmer les esprits (notamment ceux qui s'indignent que le gouvernement défavorise les ménages dont l'un des parents s'occupe des enfants[1]) en ressortant le gadget (qui a néanmoins un coût...) d'une déduction fiscale symbolique pour les couples mariés / partenariés avec enfants, cette fois sans condition de revenu: mais les libéraux-démocrates y sont expressément opposés... Et il réaffirme sa promesse de campagne effrontément clientélaire de ne pas toucher à deux subsides grotesques dont tous les seniors sont arrosés: l'allocation chauffage pendant les mois d'hiver et la réduction de la redevance TV!

Toute cette incohérence (qui n'est bien sûr pas propre au Royaume-Uni, ni même à la droite) souligne aussi une caractéristique spécifique de l'Angleterre (avant les devolutions à l'Ecosse et au Pays de Galles sous Blair, cela touchait même toute la Grande-Bretagne): son degré extrême de centralisation étatique[2]. Non seulement il n'y a pas de décentralisation territoriale à des autorités élues (les autorités communales tiennent la majorité de leurs ressources du ministère des finances et sont soumis à des directives tatillonnes de tous les ministères), mais il n'y a pas non plus de pôles publics distincts de l'Etat (soit le Parlement et le gouvernement à Westminster et l'administration à Whitehall). Pas de Sécurité sociale gérée par les partenaires sociaux, comme en France, pas d'AVS dont tant les ressources que les droits aux prestations sont liés à l'individu ou au ménage et ne peuvent faire l'objet d'un hold-up par le ministre des finances, comme en Suisse (sans parler des allocations pour enfants qui sont, pour le moment encore, du ressort des cantons). Cela a ses avantages pour remplacer une myriade d'allocations par une seule et trancher dans le vif, mais aussi ses inconvénients...

Notes

[1] Sans parler des deux autres objections annexes: une politique d'encouragement à la procréation n'a-t-elle pas une raison d'être pour elle-même et pas seulement pour la charge financière que les enfants représentent? Quelle cohérence y a-t-il à avoir à la fois une fiscalité progressive et des prestations plafonnées voire des contributions proportionnelles au revenu (ce qui fait passer trois fois à la caisse les revenus "supérieurs" qui concernent une bonne partie de la classe moyenne)?

[2] Démocratique, certes, encore que cela commence à pouvoir se discuter puisque les décisions touchant la seule Angleterre sont prises avec le concours des élus écossais et gallois, alors que ni ceux-ci ni les élus anglais n'ont quoi que ce soit à dire sur les décisions équivalentes prises par les autorités d'Edinbourg et de Cardiff.

vendredi 8 octobre 2010

«Cleveland contre Wall Street», de Jean-Stéphane Bron

Je dois l'avouer, je craignais d'être déçu.



J'avais adoré le premier long métrage documentaire de Jean-Stéphane Bron, Le génie helvétique (sur le travail de la commission parlementaire traitant de la loi suisse sur les OGM). J'avais aussi aimé, dans un tout autre genre, son premier long métrage de fiction, Mon frère se marie. Mais cette mise en scène (avec de «vraies gens» dans leur propre rôle) d'un procès fictif de la ville de Cleveland contre les banques qu'elle tient pour responsables du désastre social des familles endettées dont les maisons sont saisies? Certains plans rappellent immanquablement Roger and me, l'excellent premier film de Michael Moore sur la ville de Flint en proie à la délocalisation des usines General Motors: Bron allait-il comme lui changer de métier, se lancer ensuite dans l'imprécation lourdingue? Le quotidien Le Temps a publié une série d'articles passionnants sur les dessous du films, mais certains ne me rassuraient pas à cet égard.

Eh bien pas du tout. L'incroyable capacité d'empathie du réalisateur est à nouveau à l'oeuvre, amenant littéralement chacun des personnages à crever l'écran (bon, la prime tout de même à l'ex-courtier en prêts immobiliers qui fait appel à son expérience de trafiquant de drogue). Oui, même l'avocat des banquiers, même les témoins qu'il fait citer.

Il y a une seule précision qui me paraît avoir manqué pour que la complexité non seulement humaine mais aussi politique ne passe pas inaperçue au travers les lectures forcément multiples que chacun en fera (en France où le film a eu un certain succès, les médias semblent n'avoir retenu que l'angle étroitement militant: dommage, et finalement injuste pour le film): ces années 90 dans lesquelles l'Etat a fait pression sur les banques pour qu'elles acceptent de prêter à des débiteurs à risque, ce qui a engendré les fameux crédit subprimes, ne sont pas représentatives d'un plouto-capitalisme yankee générique. Ce sont celles d'une présidence de gauche désireuse de faire un maximum pour les défavorisés, celle de Bill Clinton. Le témoin de la défense est probablement aussi démocrate que l'avocat représentant la ville de Cleveland.

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