Mamma Mia au Collège de France
Guillaume Barry | samedi 7 février 2009 à 16h35 | grains de ciel | rss
Jeudi dernier, j'ai eu le privilège d'assister à une leçon inaugurale au Collège de France (une première pour moi). L'orateur était le professeur Thomas Römer, avec qui, en son temps j'ai étudié l'hébreu, et pour qui a été créée la chaire Milieux bibliques.
Il a passé en revue les domaines et les aspects de la recherche vétérotestamentaire où il est impliqué. Les conséquences d'une approche scientifique comme la méthode historico-critique séculaire sont encore ignorées du grand public. Mais, à ses yeux, les médias – inertie ou manque de curiosité – contribuent aussi à entretenir une vision naïve et fondamentaliste de la Bible.[1] Cela fait pourtant des décennies que les spécialistes bibliques officiels (et pas seulement du côté protestant) ont découplé la vérité historique du sens (littéraire, théologique, philosophique etc.) des textes. [2]
Parmi les découvertes récentes autant iconoclastes qu'insoupçonnées mentionnées par Thomas Römer, il y a le polythéisme hébreu qui a précédé le monothéisme. Au départ, Yahwé était un dieu parmi d'autres, le dieu d'Israël, chaque "nation" ayant son dieu, comme Baal pour les Cananéens. [3]
Autre révélation qui n'a pas encore eu d'écho médiatique proportionné, des textes extrabibliques et des "graffitis" contemporains ou antérieurs à la rédaction biblique donnent à penser que Yahwé, à l'instar de tous les dieux de son temps, a eu une compagne, nommée Ashérah. Certains passages bibliques y font allusion, mais ont été amendés dans un sens théologiquement correct.
La cerise sur le gâteau de cette leçon inaugurale prononcée dans un lieu que j'imagine vénérable, ce fut la (brève et sobre) mention du film Mamma Mia, pour illustrer le phénomène de composition narrative secondaire. La comédie musicale repose en effet sur une histoire prétexte qui reprend et réunit "artificiellement" des chansons du groupe Abba dans un ordre chronologique différent. Chaque chanson a été écrite pour elle-même et n'a aucun rapport avec les autres.[4] Il en va de même, selon Thomas Römer (et toute une tendance de la recherche biblique) pour les récits de la création, du déluge, les traditions sur les patriarches, l'histoire de Moïse, les rédactions législatives, etc. Tout ces matériaux proviennent de temps et de milieux différents et ont été agencés postérieurement (à l'époque de l'exil à Babylone) dans un grand récit dont la visée ne coïncide pas forcément avec celles de ses composants.
Ce rapprochement avec le film ou la comédie musicale[5] était une trouvaille, la comparaison étant des plus éclairante même si on n'avait pas vu le film ou la comédie. Mais, pour ne pas sembler sortir de la rigueur académique qu'il entendait donner à son allocution, le professeur Römer a pris soin de minimiser et banaliser l'ouvrage qui servait pour la comparaison. Mais les amateurs ne furent pas dupes: on ne pouvait pas citer ce film en pareille circonstance sans l'avoir aimé. J'ignore quelle était la proportion de l'assistance qui partageait cet amour (ma voisine archéologue ignorait jusqu'à l'existence du quatuor suédois), mais l'accueil réservé au nouveau membre du Collège de France fut sans équivoque. Et pour conclure avec les divinités scandinaves et en jouant à la composition narrative secondaire
And let us say when all is said and done,
that the winner takes it all,
far away from Waterloo;'
and let us say further, in the name of the game:
Mamma mia, Thomas, thank you for the music gimmick!
Notes
[1] A côté bien sûr des milieux fondamentalistes proprement dit.
[2] En revanche, les médias ont bien compris qu'on puisse utiliser le mythe d'Œdipe comme une vérité anthropologique découplée de la vérité historique des faits.
[3] Le Psaume 82 présente l'assemblée des dieux autour du dieu suprême El comme une cour de princes autour d'un roi. A chaque dieu a été attribué une nation, et c'est ainsi qu'à Yahwé a été attribué Israël.
[4] A l'exception d'une suite trilogique sur l'album Abba, The Album.
[5] Qu'on voudrait qualifier de culte, mais le titre serait probablement usurpé






Commentaires
1. Le dimanche 8 février 2009 à 17h30, par Verel
2. Le dimanche 8 février 2009 à 21h46, par jc durbant
3. Le lundi 9 février 2009 à 09h25, par Guillaume Barry
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