L'échec d'Obama
François Brutsch | mercredi 7 mai 2008 à 11h50 | droit/politique | rss
Avec la victoire d'Hillary Clinton dans l'Indiana se confirme la faiblesse intrinsèque de la candidature de Barack Obama pour l'investiture démocrate: comme un joueur d'échec ayant l'avantage mais incapable de conclure, obligé de concéder le nul. Par contraste, elle fait la preuve de sa capacité de résistance, d'offensive et de conviction, des éléments qui seront décisifs en novembre face à John McCain.
Depuis 1964 (Johnson, après l'assassinat de Kennedy), les démocrates ne sont parvenus à faire élire que deux présidents: Jimmy Carter en 1976 et Bill Clinton en 1992 et 1996[1], soit seulement 12 ans sur les quarante dernières années. Leur caractéristique commune: ne pas être conformes au moule traditionnel du parti démocrate, sudiste baptiste pour l'un, théoricien de la troisième voie pour l'autre. Hillary s'inscrit dans cette tradition (ces primaires difficiles l'y ont aidée plus qu'un couronnement, en rendant moins crédibles les éventuelles accusations de gauchisme, fondées sur un très lointain passé, que les républicains pourraient agiter contre elle).
Obama a probablement voulu lui aussi jouer le candidat différent, à l'appel plus large, dépassant les clivages, ce qui lui a valu ses succès initiaux. Ce positionnement n'a pas résisté aux primaires et, face à McCain qui est véritablement un candidat républicain atypique, il s'inscrit désormais dans le courant traditionnaliste du parti démocrate, incarné par les échecs de Hubert Humphrey, George McGovern, Walter Mondale, Michael Dukakis, Al Gore (qui s'était funestement distancé de Clinton) et John Kerry: il peut bien parler soft, ses votes au Sénat sont impeccablement "libéraux", donc ultra-minoritaires. Sa rhétorique met en transe ses adeptes: le problème c'est que ce sont les autres qu'il s'agit d'intéresser, et pour cela rien ne vaut l'expérience, les idées et les propositions, toutes choses qu'une candidature présomptueuse et prématurée ne peut fournir.
Le parti démocrate peut bien sûr céder à ses démons et ne pas oser écarter la candidature d'un noir pour blâmer ensuite le supposé racisme des Américains pour sa non-élection[2]. Mais trois raisons au moins devraient l'amener à trancher en faveur d'Hillary:
- La démographie. C'est bien beau d'être un candidat "post baby boom", mais c'est simplement un peu tôt pour cela, alors que les "pré baby boom" sont toujours là... Dans 8 ans ç'aurait été mieux. Autre élément démographique évidemment non négligeable: les femmes composent plus de la moitié de l'électorat. Il faut d'autre part souligner que le décompte des délégués est trompeur: pour la première fois ils sont élus à la proportionnelle[3]. Obama a joué tactique, en visant en particulier les caucus. Mais son avance technique ne doit pas masquer le fait qu'en novembre c'est une autre règle qui s'applique: le vainqueur emporte tous les grands électeurs de l'Etat. Or Hillary a fait la démonstration de sa capacité à être en tête là où ça compte. Les super-délégués ne devraient pas avoir de mal à voir où est l'intérêt du parti qu'il leur revient d'incarner lorsqu'un candidat n'est pas parvenu à obtenir sur son nom la majorité absolue à la Convention.
- L'expérience. Obama est un pied-tendre, tout jeune sénateur (John Kennedy, lui, était un candidat jeune qui était un sénateur expérimenté). C'est pourquoi aussi il est tout naturellement susceptible d'être attaqué sur ses prises de positions politiques et associations qui ne sont pas du passé lointain; rien ne vient démontrer pratiquement qu'il aurait mûri, qu'il a réalisé autre chose dans l'intervalle. Là aussi, dans 8 ans (à supposer qu'il ait évolué) ç'aurait été mieux.
- La politique. C'est évidemment plus subjectif. Mais que ce soit sur l'économie ou sur les relations internationales, les réflexes d'Obama sont dangereux alors que ceux de Clinton sont justes[4]. Et surtout, en novembre elle sera plus crédible face à McCain que lui -- ce qui ne veut même pas dire qu'elle l'emportera!
Autre billet sur ce sujet: "She did it!" (9 janvier 2008)
Une version de ce billet, actualisée après la Virginie, est publiée dans les pages Eclairages du quotidien Le Temps du vendredi 16.05.08
COMPLEMENT DU 07.06 à 16h50: J'ai souvent des réserves à l'égard de Spiked (un point de vue qui se veut provocateur de gauche, mais sans l'humour qui caractérise le courant symétrique à droite), mais Guillaume qui les suit me signale un article que je ne peux m'empêcher d'apprécier: Hillary Clinton: a man in a woman’s world.
Notes
[1] Les présidents républicains élus (pour 28 ans de pouvoir): Richard Nixon (+ Gérald Ford), Ronald Reagan, George Bush Sr, George Bush Jr
[2] Même si le racisme n'est pas toujours où l'on croit, quand l'électorat blanc se partage entre Clinton et Obama (ou McCain et Obama) alors que l'électorat noir vote monolithiquement Obama -- voire, plus largement, démocrate, entretenu dans un clientélisme victimaire. Comme la première femme premier ministre a surgi en Grande-Bretagne du parti conservateur, c'est plutôt l'élection d'un président noir républicain qui attesterait enfin du dépassement de la problématique raciale.
[3] Un signe du nombrilisme des démocrates, qui semblent avoir oublié à quoi servent les primaires!
[4] Le dernier épisode sur l'Iran est typique: à une question théorique sur une attaque nucléaire iranienne d'Israël, Clinton a offert la seule réponse acceptable en terme de dissuasion, la riposte nucléaire sur l'Iran. Qu'Obama ait cru devoir s'en écarter, trouver cela très excessif et pour tout dire "bushiste" signifie deux choses: il n'a pas compris qu'il était dans le contexte d'une question théorique dont il s'agit de montrer que l'on veut éviter qu'elle se pose; voire, plus grave, il s'est placé dans la position pratique d'avoir appris qu'Israël est rayé de la carte et n'en est pas plus ému que cela.








Commentaires
1. Le mercredi 7 mai 2008 à 14h12, par Vonric
2. Le mercredi 7 mai 2008 à 15h17, par N. Holzschuch
3. Le mercredi 7 mai 2008 à 18h33, par aymeric
4. Le mercredi 7 mai 2008 à 21h14, par aymeric
5. Le jeudi 8 mai 2008 à 17h12, par François Brutsch
6. Le vendredi 9 mai 2008 à 11h44, par Stéphane
7. Le dimanche 11 mai 2008 à 01h36, par Yom
8. Le dimanche 11 mai 2008 à 19h17, par François Brutsch
9. Le lundi 12 mai 2008 à 01h22, par Yom
10. Le lundi 12 mai 2008 à 17h48, par Yvette Jaggi
11. Le lundi 12 mai 2008 à 18h11, par François Brutsch
12. Le jeudi 15 mai 2008 à 23h34, par cars
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16. Le samedi 7 juin 2008 à 17h01, par Sittingbull
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