L'Irak dans le bilan de Jacques Chirac
François Brutsch | vendredi 18 mai 2007 à 13h48 | sur le front | rss
Pitoyable éditorial du Monde pour marquer la fin des fonctions présidentielles de Chirac, dans lequel il parvient à ne trouver que peu d'éléments à son actif. Non que je croie la liste beaucoup plus longue, certes, mais c'est le coup de pied de l'âne qui manque d'élégance.
L'énumération démarre avec le haut fait du quinquennat: "il sut refuser la croisade américaine en Irak", une décision qualifiée de "courageuse" et "juste". Et s'il y a un point qui paraît faire l'unanimité en France c'est bien celui-là. J'aimerais encore une fois dire pourquoi je suis en complet désaccord avec cette manière de voir: c'est certes un élément hautement significatif de la présidence Chirac, mais à inscrire à son passif et plus généralement à celui du rôle de la France dans la communauté internationale.
Que l'on veuille bien me suivre deux minutes dans l'évocation de l'autre scénario qui aurait été possible: comme sous Mitterrand pour libérer le Koweit annexé par Saddam Hussein, comme sous Chirac pour mettre fin à l'épuration ethnique lancée par Slobodan Milosevic, Américains, Britanniques, Français et tous les autres agissant ensemble pour mettre fin à la menace que représente toujours le régime de Saddam dans la région et libérer son peuple[1]. Pas d'atermoiement au Conseil de sécurité, mais une attitude ferme et déterminée, un mandat des Nations Unies en bonne et due forme[2] et la France prenant toute sa place dans l'intervention[3].
Eut-elle adopté cette attitude, la France n'aurait pas prêté, avec la grandiloquence hypocrite d'un Villepin, une légitimité factice au mouvement "anti-guerre" qui n'aurait pas eu le développement indigne qu'il a connu; elle aurait évité que soit perçue comme une "croisade américaine", justement, une prise de responsabilité de la communauté internationale qui représentait un immense progrès pour l'humanité; elle aurait permis un tout autre déroulement tant de la planification que des suites de l'intervention et de la remise en marche du pays.
Wishful thinking naïf, je prendrais mes désirs pour des réalités, avec des "si" on mettrait Paris en bouteille? Je ne crois pas. Il y a des décisions qui changent la réalité, c'est d'ailleurs pour cela qu'on les prend[4]. Et il est trop facile, voyant après-coup une situation difficile, de se dire "heureusement que je m'en suis tenu à l'écart". Alors qu'en réalité on porte une responsabilité directe, par la décision que l'on a prise de se retirer publiquement d'une démarche initiée ensemble, dans la manière désastreuse dont les choses ont évolué. Pour prendre une analogie que m'inspire mon billet précédent: Mendès France ayant dû quitter le gouvernement en 1955, les élections législatives de 1956 sont remportées par le Front républicain[5] expressément constitué en vue de le ramener au pouvoir; à la surprise générale, Guy Mollet est appelé à Matignon par le président de la République, et il accepte l'invitation au lieu de décliner ce qui pouvait n'être compris que comme un égard protocolaire; on sait les désastres qui ont suivi -- alors que la nomination de PMF aurait tout changé.
C'est en réalité pour ce coup de poignard dans le dos de ses alliés, cette trahison du peuple irakien[6] et de tous les espoirs de développement de ceux qui subissent des dictatures, cet encouragement de l'état d'esprit anti-occidental qui nourrit le terrorisme (dans le tragiquement vain espoir qu'il sera seulement anti-américain si l'on s'en dissocie) et cette honteuse anesthésie de l'opinion démocratique que la présidence de Chirac mérite de passer à l'histoire.
Notes
[1] Dans une stratégie de regime change qui ne se dissimule pas derrière les seules armes de destruction massive (comme la France l'a exigé pour prix de sa participation, dans le souci probablement de ne pas inquiéter "ses" dictateurs africain) qu'au demeurant, à l'époque tout le monde, Chirac et les services français eux-mêmes, tenaient pour une réalité menaçante qu'on se limitait alors à contenir.
[2] Et une seule résolution suffisait, plutôt que ce découplage imposé également par Chirac, accepté là encore par Bush et Blair dans l'illusion qu'il ne les lâcherait pas et qui contient en germe la trahison à venir.
[3] Si même elle n'aurait pas pu être prévenue par un coup d'Etat interne ouvrant sans effusion de sang le pays au secours de la communauté internationale.
[4] On peut certes ne pas en avoir mesuré les conséquences réelles, mais on en reste responsable.
[5] Tiens, voilà qui doit faire rêver les reconstructeurs de l'opposition...
[6] Nourrie du contact personnel que Chirac avait avec Saddam.








Commentaires
1. Le vendredi 18 mai 2007 à 14h47, par because
2. Le vendredi 18 mai 2007 à 14h49, par Vonric
3. Le vendredi 18 mai 2007 à 15h12, par François Brutsch
4. Le vendredi 18 mai 2007 à 15h31, par toto
5. Le vendredi 18 mai 2007 à 16h01, par JaK
6. Le vendredi 18 mai 2007 à 17h22, par François Brutsch
7. Le vendredi 18 mai 2007 à 19h06, par Bob
8. Le vendredi 18 mai 2007 à 19h15, par JaK
9. Le vendredi 18 mai 2007 à 19h39, par François Brutsch
10. Le samedi 19 mai 2007 à 02h14, par because
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