décembre 2006 - Un swissroll

Un swissroll

Depuis août 2003, blog-notes de l'actualité (gaie ou non!) sur terre, au ciel, à gauche, à droite, de Genève, de Londres...

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samedi 30 décembre 2006

Art contemporain: miction impossible pour l'arroseur arrosé

Le débat commencé autour de la définition élaborée par des juges relativement au statut d'oeuvres contemporaines promet d'être passionnant et délectable, comme c'est déjà le cas avec cet article de Libération avec ses réactions. Un urinoir de Duchamp a été saccagé: faut-il l'évaluer à sa valeur de fabrication en usine ou à la valeur qu'il a acquise en étant oeuvre d'art qui met en question le statut des oeuvres d'art? Problème: et si le saccageur avait voulu avoir une démarche artistique et faire une oeuvre d'art en mettant en question le statut d'un objet qui met en question les oeuvres d'art...

Après Pinochet, avant Castro

Je ne verserai pas de larmes de crocodile sur la mort de Saddam Hussein qui, lui au moins, aura été renversé et jugé.

COMPLEMENT DE 11h28: Voir aussi ce billet précédent de Guillaume Barry, cette méditation de veille d'exécution de KoZ et le dessin post-exécution de La Babole.

vendredi 29 décembre 2006

Plaidoyers pro vacuo ou pro domo?

Ça fait quelque temps que je n'avais pas pointé vers spiked. Il faut dire qu'ils sont souvent prévisibles: valeur absolue de la liberté d'expression, critique de l'antiscientisme, de l'hygiènisme de vie, etc. Mais cet article du deputy editor vaut le détour. Certes, en éreintant la tolérance promue en valeur par défaut de valeurs, il ne se renouvelle pas, mais c'est vraiment bien tourné. De plus il réussit à montrer une équivalence entre le discours de Noël de la Reine, qui met l'accent sur la tolérance, et le message que Channel 4 a retenu pour son traditionnel discours alternatif. En l'occurrence, la parole avait été donnée à une Britannique (de naissance) qui a plaidé la tolérance à l'égard de son mode de vie religieux. Qui implique certaines particularités vestimentaires. Deux femmes conservatrices, selon spiked, que leur look stigmatise et sépare radicalement du monde moderne. Deux femmes, qui, d'après spiked, revendiquent la tolérance pour elles-mêmes. La première indirectement, la deuxième explicitement. Or, au siècle des Lumières, les bienfaits de la tolérance prêchée s'appliquaient d'abord à autrui.

mercredi 27 décembre 2006

Tsimtsoum ou le repli originel

C'est encore Noël. On peut parler étoiles, chants célestes, planète jumelle et... tsimstoum. C'est pourquoi je vous rend attentifs à ce billet de notre planète jumelle - qui ne fait pas que diffuser dans l'éther les chants des sirènes centristes auxquelles mon coblogueur croyait ici que je pourrais succomber, ce qui avait valu en retour ce billet.

Le tsimtsoum apparaît donc dans une prédication reprise par ce billet de Jack, et comme c'est un sujet qui me fascine (presque davantage que le centrisme), j'ai laissé un commentaire. Le mot tsimtsoum, pour des oreilles francophones, semble tout droit sorti d'un film des Monty Python (avec les chevaliers qui disent Ni par exemple). Le tsimtsoum, c'est un mythe cabbalistique sur l'origine du monde et du mal qui ne ressemble à aucun autre, et dont la logique est pourtant impeccable. L'enseignement du tsimtsoum ne devrait pas figurer dans La cabbale en 10 leçons pour les stars et les divas car l'étrange opération qu'y accomplit la divinité pourrait traumatiser leurs âmes sensibles. En effet, dans cette cosmogonie, le Dieu (futur) Créateur qui prend toute la place se retire pour faire de la place aux créatures à venir.

Lire le billet de Jack avec commentaire.

mardi 26 décembre 2006

Fascination ambiguë pour la solitude

Peut-on filmer la solitude? La question se pose par rapport au film Le grand silence qui est un reportage de 3 heures résultant de six mois passés dans un couvent de la Grande Chartreuse, dans les Alpes. Ma réponse est non. Même pas parce que la présence d'une équipe de tournage abolit la solitude. Je dirais aussi non si tout se faisait par caméras automatiques (genre caméra de surveillance placée dans la cellule).

On peut filmer un individu en train d'accomplir seul des geste profanes et religieux quotidiens. On peut le filmer côtoyant d'autres qui vivent la même solitude. Mais on ne filme pas pour autant la solitude, qui est du vécu, du ressenti. On peut s'en faire un début d'idée à travers des paroles, un témoignage. Cela n'empêche que les images non classiques du film sont souvent à tomber, qu'il s'agisse de portraits d'humains, des bâtiments ou de la nature. Et que l'humanité, la simplicité et la tendresse des ces personnages aspirant à se rapprocher de Dieu en s'éloignant des autres[1] crèvent l'écran. Ce genre de film me rappelle donc ma méfiance pour tous les reportages classiques ou sous forme de téléréalité qui prétendent donner à voir la vie quotidienne d'un individu. Tant qu'il n'en parle pas, on ne sait pas ce qu'il y a dans sa tête.

Il est une autre solitude dont il est de circonstance de parler en ce moment. Celle des gens qui ne passent pas les fêtes en compagnie de qui que ce soit. On en a parle, on s'en occupe, des bénévoles ou des collectivités organisent des fêtes du coeur. Ai-je l'esprit mal tourné ou ai-je raison de penser ceci: plus on montre de sollicitude sincère (dans les médias par exemple, mais aussi dans les conversations usuelles) à l'égard des personnes seules, et plus on enfonce le clou pour qu'elles réalisent bien à quelle point leur condition est affreuse. Et comme les médias jouent un rôle privilégiés pour ces personnes, elles doivent croire facilement ce que l'on dit sur elles.

Mais ce genre de déclaration sincèrement solidaires a un autre effet pervers: plus on y souscrit et plus on les reprend à son compte, plus on se fait peur et plus on se prépare à trouver affreuse la solitude de Noël qui pourrait nous arriver un jour. Un antidote à ce mauvais esprit de Noël, ce sont les récits, entendus d'un conteur ou d'une conteuse, lus, ou vus en films ou de téléfilms, qui racontent comment un vieux grincheux asocial impopulaire (ou un patron inflexible) devienne aimables, se font des amis avec qui ils fêteront tous Noël à la fin de l'histoire[2][3].

Notes

[1] A l'inverse de Jésus, qui, s'il se retirait pour prier dans la montagne, ne le faisait que pour un temps limité.

[2] L'étrange Noël de Mr Jack de Tim Burton, est un chef-d'oeuvre de transposition du genre dans un monde de monstres de Halloween.

[3] COMPLEMENT DE 17h - Si nous avons vu Le grand silence samedi, dimanche, ce fut Mon meilleur ami. J'avais oublié qu'il peut aussi rentrer dans la catégorie des contes de Noël basés sur la rédemption-malgré-lui d'un solitaire. Sauf que ça ne se passe pas à Noël et que le rose du happy ending comporte quelques nuances de gris.

dimanche 24 décembre 2006

Noël est la mère des coming-out

Diana Ross: I'm coming outVoici un message qui a été donné lors de la fête de Noël du groupe des gais chrétiens de Genève.

Chers amis, vous savez que je n'intègre pas souvent le côté homo dans mes prédications. Que dans le dossier sur l'Eglise et les homosexuels de la VP Ge[1] auquel j'ai contribué, il a été souligné que je ne faisais pas de militance en paroisse. Mon idéal reste l'intégration banale des gais et des lesbiennes dans un lieu d'Eglise. Mais je me suis dit que je pourrais quand même une fois parler de Noël d'un point de vue gai.

Dans les deux dernières retraites de notre groupe, nous avons eu affaire à la théologie queer. A Bose, en 2005, j'ai retenu de la présentation qu'on nous a faite que la théologie queer était née d'une approche transgressive, de mise en question des normes établies, des schémas de pensées, des rôles masculins/féminins. C'était les années 70...

Lors de la retraite de 2006, nous avons travaillé le récit de la résurrection de Lazare. A la fin, on a aussi fait une petite incursion dans l'approche queer, qui lisait dans la résurrection de Lazare comme un coming-out. Au sens littéral: Lazare sort du tombeau comme on sort d'un placard. Mais il y avait un sens plus profond: Lazare sort de la mort... Or les placards dans lesquels nous sommes enfermés sont aussi la mort. Ne pas être soi-même, cacher une partie de sa vie qui n'est pas honteuse, qui n'est pas criminelle, c'est une forme de mort – même partielle. Donc je me suis dit après coup[2], oui, une lecture queer de la Bible peut avoir sa pertinence. Et puis son effet absurde, c'est bien une forme de l'humour gai. On réagit par l'absurde, par l'extrême, à une situation absurde: la mise au placard par soi-même.

A l'époque, j'ai lu une ou deux choses sur la théologie queer. Et j'ai vu qu'on pouvait appliquer le schéma du coming-out à d'autres thèmes. Comme Noël. J'ai même lu qu'on pouvait dire qu'à Noël, le Fils de Dieu faisait son coming-out, puisqu'il sortait du ciel. J'ai trouvé tellement hénaurme que... j'ai été partagé entre la consternation et la fascination. Je n'ai pas lu l'article plus loin. Mais ça m'a travaillé et pour finir, j'ai eu envie de me livrer à une petite expérience de pensée, histoire de voir par moi-même si et comment on pouvait parler de coming-out à Noël. Et voilà le résultat:

Notes

[1] La Vie protestante Genève, mensuel protestant

[2] Ce billet témoigne de l'évolution de ma pensée

Lire la suite

vendredi 22 décembre 2006

Mort de Pinochet: retour sur Allende

J'avoue avoir manqué de temps (et peut-être même davantage) pour publier le billet un peu iconoclaste que je méditais à l'occasion de la mort dans son lit du général Augusto Pinochet, auteur du coup d'Etat chilien du 11 septembre 1973. Iconoclaste, pas tant à son égard, évidemment, qu'à celle du président renversé, le socialiste Salvador Allende, dont l'idéalisation dans la mort a été facilitée par les lunettes noires et autres traits caricaturaux du général. Et je me doutais bien que quelques phrases allusives n'y suffiraient pas, car il s'agit d'amener le lecteur à intégrer des éléments qui rendent l'image mentale qu'il a des événements chiliens moins naïve, moins partiale -- sans pour autant l'inverser purement et simplement: il ne s'agit pas du massacre de Katyn, en Pologne (dont la responsabilité a d'abord été imputée aux Allemands alors qu'il est maintenant reconnu qu'elle incombe aux Soviétiques) ou de l'accusation d'espionnage au profit de l'Union soviétique qui valut aux époux Rosenberg d'être condamnés à mort aux Etats-Unis (longtemps tenue pour une erreur judiciaire, aujourd'hui reconnue comme entièrement fondée).

Mais voilà que Sardanapale a fait le travail! Comme de surcroît c'est un blog de qualité qui me paraît ne pas être encore aussi connu qu'il le mérite, je ne peux que vous engager à aller lire ce billet (complet, précis, nuancé), et les autres (pour quelque chose de complètement différent, celui-ci par exemple).

J'ajouterai quelques souvenirs personnels. Comme militant de gauche, je me suis réjouis de l'élection d'Allende; comme social-démocrate, il ne m'avait toutefois pas échappé, contrairement à d'autres, qu'il n'appartenait pas au parti membre de la IIe Internationale (c'était le petit parti radical) mais à un parti socialiste se voulant révolutionnaire alors même que le Chili pouvait s'enorgueillir d'une tradition démocratique bourgeoise de bon aloi qui devait exclure une telle approche. Et surtout j'étais parfaitement conscient qu'il n'avait recueilli que 36% des voix. Cela ne m'empêchait pas de vibrer à une page de publicité parue dans Le Monde où la compagnie aérienne Lan Chile expliquait que sa caractéristique principale était qu'elle était "la compagnie aérienne du peuple chilien". Tout en m'inquiétant du rapprochement avec Cuba, de la persistance voire du développement d'une approche conflictuelle, armée, de la part d'éléments de l'Unité populaire, de sorte que le coup d'Etat, même s'il m'indigna, correspondait à une certaine fatalité, "ça devait mal finir".

Suis-je trop optimiste? Même si l'image qui reste du régime Allende est sans doute trop positive par rapport à la réalité, il me semble que ce qui est en définitive son échec a contribué à rendre la gauche démocratique moins naïve, plus lucide. Après la révolution des oeillets au Portugal, par exemple, où elle a su se dresser contre la tentation révolutionnaire gauchiste. Un Lula au Brésil, lui aussi hors de la social-démocratie, a su ne pas répéter les erreurs d'Allende. Et est-ce que je me trompe ou, en dehors des altermondialistes, Hugo Chavez ne bénéficie pas, à gauche, du type d'engouement dont Castro dans les années 60 et Allende dans les années 70 ont bénéficié?

COMPLEMENT DU 26.12 à 23h55 / 27.12 à 11h58: Pour mémoire, à signaler aussi ce billet des Chroniques patagones que je lis avec retard. Et cet article de Jean-François Revel à l'occasion du dixième anniversaire du coup d'Etat: Quand le général Pinochet a tué la démocratie, elle était déjà morte... (via jb).

jeudi 21 décembre 2006

Des Brigades internationales 2.0?

Ludovic Monnerat a un billet, comment dire, suggestif sur l'évolution des mercenaires de jadis ou naguère en "sociétés militaires privées" ayant pignon sur rue (l'une d'entre elles, Blackwater, est disposée à envoyer un contingent au Darfour, si on la finance) et offrant leurs services aux Etats comme aux particuliers, et la potentialité de voir émerger un acteur transnational non-étatique susceptible de constituer une alternative "libérale" à Al-Qaida...

Ce n'est pas très éloigné de la problématique de l'"Etat de marché" ou de la démocratie sans l'Etat que j'avais signalée ici.

mercredi 20 décembre 2006

Petite excursion dans le droit constitutionnel palestinien

Je ne sais ce qui mérite le plus d'être souligné: le progrès du sens critique fondé sur le respect de l'Etat de droit en Palestine? Ou le sens de la litote du Monde qui évoque le débat sur la dissolution du Conseil législatif palestinien et les nouvelles élections annoncées par le président Abbas comme s'il s'agissait d'une querelle théologique, voire d'une question de goût où toutes les opinions se valent?

Reprenons posément. Mahmoud Abbas, dirigeant du Fatah, est depuis janvier 2005 le président, élu au suffrage universel, de l'Autorité palestinienne, proto-Etat recouvrant la bande de Gaza et la Cisjordanie. Le Hamas a toutefois renvoyé le Fatah dans la minorité lors des élections de mars janvier 2006 au Conseil législatif qui constitue le parlement de cette entité. Depuis lors (après déjà de frénétiques décrets pour déplacer en faveur du président quelques délimitations de compétences entre le gouvernement et le président) un gouvernement dirigé par Ismaïl Hannyeh, premier ministre issu du Hamas, est en place. La situation ne cessant de se dégrader sur le plan international, sur le plan des rapports entre le président, d'une part, le gouvernement et le Conseil législatif, d'autre part, et sur le plan civil avec des affrontements armés répétés, le président Abbas annonce samedi, dans un discours télévisé en direct qu'il souhaite des élections anticipées.

Mais c'est davantage qu'un souhait, à lire Le Monde du 16 décembre:

Selon Saëb Erekat, proche conseiller d'Abbas, des élections anticipées ne pourront pas être organisées avant le milieu de l'année prochaine pour des raisons légales et pratiques. M. Abbas, a-t-il expliqué, doit dans un premier temps signer un décret pour l'organisation des scrutins anticipés, après quoi 90 jours seront nécessaires pour mettre à jour les listes électorales. Yasser Abed Rabbo, membre du comité exécutif de l'Organisation de libération de la Palestinienne (OLP) et proche collaborateur de M. Abbas, a ajouté que "les élections anticipées auront lieu d'ici trois mois. Toute opposition juridique à ces élections sera examinée conformément aux pouvoirs du président".

La dernière phrase, particulièrement contournée, est la seule allusion du Monde à un obstacle évident que le Hamas ne se fait pas faute de souligner: ce qui tient lieu de constitution à l'Autorité palestinienne ne prévoit nullement un droit de dissolution du Conseil législatif par le président (ni même par le premier ministre, ou par le président à la demande du premier ministre). Ce qui nous vaut le morceau d'anthologie du Monde de ce jour: Les limites constitutionnelles de la dissolution du Conseil législatif palestinien, dans lequel un juriste de l'Institut de droit de l'Université de Bir Zeit, nourri au lait de l'Université de Fribourg (Suisse) et de l'ENA à Strasbourg, Asem Khalil, énonce doctement:

"Il n'y a aucun article dans notre Loi fondamentale qui autorise le président à renvoyer le Parlement et aucun article qui l'en empêche aussi"

avant de concéder qu'un raisonnement du type "tout ce qui n'est pas explicitement interdit est permis" n'est pas valable pour les autorités[1]. Il poursuit néamoins:

"Pour éviter que la Loi fondamentale ne devienne un obstacle à la régulation de l'action publique, il est possible d'outrepasser la lettre du texte et d'invoquer l'esprit de la Constitution. C'est un peu ce qu'avait fait le général de Gaulle avec le référendum de 1958."

On trouvera léger (ou alors révélateur d'une conception pour le moins limitée de la démocratie) l'affirmation du Monde que "la victoire du Hamas aux élections de janvier a imposé une situation de cohabitation qui n'avait sûrement pas été envisagée par les concepteurs de la Loi fondamentale". Car cette question est au coeur du choix entre régime parlementaire (l'exécutif procède du parlement), régime présidentiel (l'exécutif et le législatif ne dépendent pas l'un de l'autre pour leur désignation) et la variante intermédiaire que le monde entier envie à la France, comme dit Le Canard enchaîné, dans laquelle président et gouvernement ont des pouvoirs et des légitimités à géométrie variable. Une variante intermédiaire manifestement retenue par l'Autorité palestinienne, mais elle de manière déséquilibrée en faveur du parlement puisque celui-ci peut retirer sa confiance au gouvernement mais que l'exécutif ne dispose pas de l'arme de la dissolution.

Le régime parlementaire allemand s'est trouvé dans une situation similaire en 1982: la majorité SPD-FDP du chancelier Helmut Schmidt était chancelante sans pour autant que l'opposition parvienne à lui élire un successeur selon la procédure de la motion de défiance constructive[2]. Il a fallu faire preuve d'imagination pour hâter les choses: une partie de la majorité s'est abstenue lors du vote d'une motion de confiance dont l'échec est la condition pour permettre la dissolution par le président à la requête du chancelier; un simulacre qui a conduit des esprits sourcilleux à saisir la Cour constitutionnelle (qui n'a, Dieu merci car on peut tout craindre du dogmatisme des juristes, particulièrement germaniques, pas donné suite!).

Il serait certes préférable que ce soit le Conseil législatif qui proclame son auto-dissolution[3], mais on a connu des abus de pouvoir confinant au coup d'Etat pires que de convoquer de nouvelles élections législatives[4]. De sorte qu'il n'y a pas vraiment lieu de les cacher aux lecteurs du Monde.

COMPLEMENT DU 21.12 à 10h40: A lire Le Monde de ce matin, c'est en fait une double élection anticipée, législative et présidentielle, que Mahmoud Abbas entend convoquer, dont acte! La tentation plébiscitaire...

Erreur de date sur la dernière élection législative corrigée le 23.12 à 14h07.

Notes

[1] Dans un Etat de droit (expression lourde importée de l'allemand Rechtstaat, rendue à peine mieux par "Etat fondé sur le droit" là où le français dirait "Etat libéral" si ça ne paraissait pas pornographique -- et en tout cas pas "état de droit", ainsi qu'on le lit parfois comme on parlerait d'état de nature), c'est pour le citoyen qu'il vaut, pour les autorités au contraire toute action doit être explicitement autorisée par le droit.

[2] Ou, plus récemment lorsque Gerhard Schöder a provoqué des élections anticipées car les décisions que requérait la situation socio-économique ne se prêtaient pas une fin de législature.

[3] Même si ce n'est pas non plus prévu.

[4] Une autre solution, qui ne viole aucun texte celle-là, pourrait consister pour Abbas à démissionner et se représenter, en défiant le Hamas de présenter et de faire élire un candidat contre lui. Mais cette solution est plutôt moins démocratique, sur le fond, dans son alternative "moi ou le chaos" et dans son aspect plébiscitaire, suggérant qu'après réélection Abbas serait légitimé à s'arroger (encore plus) tous les pouvoirs.

dimanche 17 décembre 2006

"Shortbus": à voir et à penser

Après avoir été inspiré pour mon dernier billet par la vente d'accessoires sexuels [1] sur la voie publique, restons dans les contenus explicites, [2] mais à valeur artistique ajoutée. Je viens de voir Shortbus, qui est une merveille des points de vue cinématographiques qui m'intéressent: fraîcheur, innovation, créativité.

C'est aussi un bijou du point de vue de la réflexion sur le sens, plus que sur les sens. Par moment on se dit, il n'y pas de sens. A d'autres moments, on se dit que le sens du film est la recherche individualiste de la jouissance égoïste, ce qu'on appelle développement personnel depuis la troisième révolution copernicienne en éthique. Bref on serait centré sur les émotions, les sentiments, les états d'âme du petit moi, l'âme plutôt que le corps. [3]Au début on est désespéré, à la fin, on jouit comme une déesse, mais, justement, l'illustration hyperbolique du happy end montre que le réalisateur n'y croit pas.

L'aspect sympathique du film, c'est qu'il n'y a pas une pure focalisation individualiste sur des corps sans relations autres que sexuelles. Le Shortbus constitue une communauté des gens qui se soucient les uns des autres. Comme dans une communauté religieuse qui applique les enseignements qu'elle proclame. Sauf que la sollicitude porte par exemple sur les progrès de la quête de l'autre, que l'on aide sur son parcours initiatique. Le film se termine en love parade, en fanfare, où tout le monde a trouvé son bonheur[4], et tout le monde est content pour tout le monde. Bref, et ce n'est pas de la provocation, le théologien ou simplement le croyant en moi est plutôt réjoui par ce film, même s'il comporte des faiblesses, de la dispersion, et des manques de cohérence, dus à l'improvisation, qui sied à une démarche expérimentale. La photographie des corps, nus ou pas, des décors, existants ou non, vaut le déplacement. Certes, on en profite plus si on n'est pas trop gêné que les anatomies masculines en action constituent un contenu explicite. Enfin, mais c'est un sujet de billet en soi, on peut être intéressé de voir comment le 11 septembre est thématisé (et Ground Zero visualisé).

Notes

[1] Autres que les préservatifs, qui ne sont pas de gadgets

[2] Comme disent les autocollants sur certains CD - avertissement légal devenu un argument publicitaire

[3] Rappel: 1ère révolution: Copernic montre que la terre tourne autour du soleil; 2ème révolution: Kant énonce que l'objet connu se règle sur le sujet connaissant (est vu à travers nos catégories); 3ème révolution - en 2 temps: 1° L'intérêt collectif passe avant l'intérêt de l'individu devient Je ne peux pas aimer les autres si je ne m'aime pas moi-même qui devient 2° Dieu est moi, la recherche spirituelle passe par mon développement personnel, tout est illusion, surtout autrui

[4] En l'occurrence sexuel, vécu en solitaire, car on ne ressens que son corps, mais c'est à travers un ou plusieurs autre-s. Dans d'autres film, la love parade exprime une rédemption ou une intégration (je pense au final de Bagdad Café)

vendredi 15 décembre 2006

Ces enquêtes qui nourrissent le soupçon qu'elles sont censées dissiper

Le rapport de Lord Stevens parviendra-t-il à convaincre de leur erreur ceux qui veulent que Diana ait été assassinée sur ordre de la famille royale parce qu'elle était enceinte de Dodi Fayed? C'est peu vraisemblable, même s'il donne tous les éléments de réponse dans un rapport de 832 pages qui a coûté 3,69 millions de livres sterling (8,8 millions de francs suisses, 5,5 millions d'euro).

Ironiquement, le jour même où la presse de qualité de britannique consacre des pages entières à démystifier patiemment chacun des points de la "théorie du complot", elle en entretient complaisamment une autre qui fait aussi l'objet d'une enquête à grand spectacle, en rendant compte de l'audition de Tony Blair (ou, encore mieux, en insinuant que c'est sciemment qu'elle a lieu ce jour-là dans l'espoir qu'elle passerait inaperçue): celle de la corruption des partis politiques qui se vendent aux riches en leur offrant des sièges à la Chambre des lords[1].

Dans les deux cas, l'enquête est ouverte non parce que des éléments tangibles l'exigent, mais parce que ne pas l'ouvrir ne ferait que renforcer les suspicions. Le résultat est-il atteint? Les dianolâtres ne vont pas pour autant délaisser leur culte, les contempteurs de la démocratie moderne et du pouvoir ne vont pas s'y résigner, pas davantage que ne va disparaître la légende que Bush et Blair ont "menti", c'est-à-dire inventé de toutes pièces des raisons d'intervenir en Irak...

Notes

[1] Alors que la pratique de nommer à la Chambre des lords, à titre honorifique, les bienfaiteurs des partis est une tradition britannique bien établie, et qu'il s'agit de dons fait par des individus sur leur fortune personnelle au parti dont ils sont proches, pas de détournements de fonds dans des marchés publics... Mais les perceptions changent et le moralisme ambiant pourrait bien conduire à limiter à l'avenir les montants de ces dons, voire à faire payer plutôt les contribuables (ce qui, sous un louable prétexte, créé bien d'autres abus).

jeudi 14 décembre 2006

Toys for sale

Comment écrire sans la moindre gravelosité pour réagir à l'actualité suivante? Une députée socialiste au Grand Conseil (Parlement) valaisan s'insurge contre la présence d'accessoires intimes masculins (des anneaux) en vente dans les distributeurs automatiques situés notamment aux abords des gares. A cause des enfants. Même la responsable d'un magasin spécialisé dans ce créneau se dit choquée. (Peut-être est-elle aussi choquée par cette nouvelle forme de concurrence.) Pourtant, un produit destiné à (se) faire plaisir sans avaler des calories ni aucune autre sorte de molécules psychotropes devrait plutôt jouir de la faveur des nos responsables de la santé publique.

Ceci dit, pour remettre une couche plus sérieuse: la sexualisation croissante de l'espace public peut aussi être envisagée comme une banalisation paradoxale - en réalité tyrannie, un diktat, une normalisation des comportements anxiogène pour les jeunes qui craignent constamment de ne pas être dans la norme. Mais dans cette perspective, on devrait se préoccuper aussi des magazines en vente libre présentant les stéréotypes habillés de l'homme et de la femme. Dans les années 60, le danger (réel) s'appelait Twiggy.

Articles ici et ici.

mercredi 13 décembre 2006

Courage d'un intellectuel engagé (MCR dixit)

Se sermonner en se disant qu'il faut, par devoir d'humanité, essayer de rendre supportable aux lecteurs la disponibilité potentiellement moindre ces jours de François Brutsch, n'amène pas ipso facto l'inspiration. En tout cas, ce n'est pas l'attribution d'un prix de la paix à Hans Küng qui régénérera mon enthousiasme (au sens non étymologique du terme). Devinette: à qui le théologien suisse félicité par la Conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey a-t-il, avec le courage du dissident[1], reproché sa "politique néo-impériale et irrespectueuse fondée sur les intérêts, la puissance et le prestige"? Si si, son esprit libre et indépendant a eu ce courage ultime, proche des martyrs. (Vérification de la réponse ici.)

Notes

[1] Interdit d'enseignement depuis 1979, ce qui lui aura probablement rendu un fier service

mardi 12 décembre 2006

UE - Turquie: une occasion manquée

Un mot quand même pour déplorer la décision de l'Union européenne de freiner les négociations d'adhésion avec la Turquie au nom de la question chypriote.

Il faut rappeler que celle-ci ne se pose qu'en raison d'une prise d'otage exercée par la communauté grecque de l'île, profitant d'une maladresse grossière de l'UE qui n'a pas conditionné l'entrée de Chypre dans l'Union européenne à la réunification (croyant naïvement qu'un geste inconditionnel aboutirait au même résultat, comme tout le laissait croire à l'époque). Alors même que la solution existait et était honorable pour toutes les parties, la communauté grecque en a profité pour maintenir la partition qui lui confère le monopole de la représentation internationale de l'île au détriment de la communauté chypriote turque.

Dans ces conditions, j'avais trouvé de subtile diplomatie la démarche de la Turquie de répondre par une ouverture partielle à la demande de l'UE de cesser le boycott de l'un de ses membres. En temps normal, cela aurait dû suffire pour que l'UE s'emploie ensuite à relancer l'effort politique de fond. Que l'UE n'ait pas saisi cette chance est le signe d'une résignation morose à renoncer à s'étendre à la Turquie dont l'Europe d'abord a beaucoup à perdre. Le cercle vicieux peut maintenant s'accélérer (voir aussi ce précédent billet).

lundi 11 décembre 2006

Carnet

Pardon pour mon peu d'assiduité de ces derniers jours! Je suis en déplacement, et je n'avais pas vraiment de connexion. Pas sûr que ça s'améliore beaucoup avant la fin de la semaine.

Mais je peux au moins vous annoncer que la bande de joyeux drilles qui a formalisé sa tablée au grand banquet de la blogosphère sous le nom de Lieu Commun compte un nouveau partenaire: Frédéric Rolin, un professeur de droit public. L'occasion de rappeler qu'un blog, c'est comme un journal, c'est fait pour picorer: la jurisprudence administrative française ne vous passionne pas forcément, mais il y a aussi ça!

Et comme les convives, ça va, ça vient, Damien a annoncé l'arrêt de Largo Desolato, comme aussi de son blog musical Samizdjazz. Dommage pour nous, mais pour lui quel temps libre récupéré!

dimanche 10 décembre 2006

Mon beau marronnier (du futur), roi des forêts (de minarets)

Encore quelques années et le sapin de Noël (sa contestation) sera devenu un marronnier. Une espèce qui a commencé par fleurir aux USA, à côté du châtaignier, qui, plus sympathique, fournit les marrons de la dinde. Mais voilà que, comme l'horreur d'une profonde nuit de Halloween, le phénomène s'exporte avec succès dans un monde par ailleurs si anti-américain. Jusqu'à la Suisse. Ici, le sapin n'est pas forcément en cause. Il n'est même pas la pointe d'un iceberg brûlant. Ce sont les chants de circonstance qui restent en travers de certaines gorges, même voilées. Heureusement, cette patate chaude n'effraie pas trop les autorités scolaires qui réagissent avec bon sens sans brader les valeurs laïques. Touteois, celles et ceux qui ont à coeur de transmettre la culture voire la foi chétienne devront être reconnaissants envers les protestataires musulman-e-s. Grâce à la démarche de ces derniers, on redécouvre que les chants vociférés en toute inconscience contiennent des paroles dont ce n'est pas leur mièvrerie qui dérange.

A noter (à rappeler plutôt) que sous nos latitudes, le sapin est régulièrement contesté à l'intérieur des communautés chrétiennes (selon un clivage qui ne recoupe pas les positions (fondamentaliste/orthodoxe/consevateur/libéral) pour être un symbole païen.

Inspiré par cet article du Temps. Dans un article d'opinion de la même édition, qui n'a rien à voir avec le premier, un parallèle est établi entre Marx et Ramadan (Tariq) du point de vue de leur réception, de l'incompréhension à leur encontre. M'interpelle parce que c'est une approche qui a été la mienne à un moment. Le fait que Ramadan n'est pas que celui que l'auteure croit ne fait pas de ses contradicteurs et de ses opposant des gens éclairés et sereins.

vendredi 8 décembre 2006

Une République en petit comité

République des blogs à LondresA Paris, les rencontres de la République des blogs doivent rappeler les heures fiévreuses de la Convention: à la dernière ils étaient plus de 140! Nous savions qu'à Londres ce serait plus feutré, et je me plaisais à imaginer les salons des Encyclopédistes... Nous étions cinq inscrits, allait-il y avoir un sixième? Il y eut un excusé et nous nous retrouvâmes quatre, aussi consensuels et excentriques que possible par rapport à la maison-mère dans nos degrés variables de libéralisme neocon: moi, royaliste sans illusion, avec des faiblesses pour Sarkozy, eux sarkozystes de raison. Sardanapale, Jules de What's Next? et Binou sont trois success stories de l'immigration française à Londres, sans regret: bien davantage dans l'esprit des pionniers du Nouveau Monde que des émigrés sous la Terreur. Et c'est avec le plus grand plaisir que nous nous retrouverons en janvier, dans une configuration élargie et, nous l'espérons, plus contradictoire!

jeudi 7 décembre 2006

Rapport Baker: pas une affaire américaine

Pour qui s'intéresse à la question, il vaut la peine de remonter au site de l'Iraq Study Group qui présente notamment les moyens considérables (trois instituts, 44 experts) sur lesquels se sont appuyés les 10 "sages" (5 républicains, 5 démocrates, eux totalement bénévoles!), et au rapport complet, qui tient en 84 pages[1].

Contrairement à ce que l'on peut entendre ici ou là, le rapport ne met nullement en question le bien-fondé de l'intervention internationale en Irak. Ou pour dire les choses autrement: la question n'est pas de savoir comment effacer ce qui s'est passé, mais comment corriger le tir face à la dégradation de la situation -- et faire en sorte que, oui, il en sorte quelque chose de positif. Cela ne satisfera évidemment pas ceux pour qui la seule issue satisfaisante est une défaite humiliante des Américans, fût-ce au prix du dernier Irakien. Sur le plan intérieur, ce rapport apporte de l'eau au moulin de Hillary Clinton, pas de la frange irresponsable du parti démocrate.

C'est l'éternel paradoxe de l'hyperpuissance qu'il faille un rapport exclusivement américain pour rappeler qu'il y a au moins deux autres types de partenaires à considérer: les Irakiens eux-mêmes, libérés de la dictature, qui se sont dotés d'institutions démocratiques et qui connaissent désormais une vraie société civile, appelés à une "réconciliation nationale" qui dépend d'abord d'eux-mêmes et à prendre pleinement leurs responsabilités; et la communauté internationale, avec en particulier la proposition d'un groupe d'appui comprenant les pays voisins et les membres permanents du Conseil de sécurité, auxquels s'ajouteraient l'Allemagne et la Corée du sud (?).

Mais sont-ils prêts à jouer leur rôle? Pour la communauté internationale, on peut en douter si l'on se réfère l'attitude des membres de l'OTAN qui ne tiennent déjà pas leurs promesses par rapport à l'Afghanistan. Je ne vois pas la France et l'Allemagne réaliser mieux qu'hier que leur intérêt est aussi engagé de manière décisive, et rejoindre enfin Blair dans la participation à une stratégie et une mise en oeuvre commune.

Notes

[1] Le Monde présente comme document à télécharger sur son site seulement les 9 pages du Executive Summary!.

mardi 5 décembre 2006

De la fatalité du second tour

Bon, j'en remets une couche en matière de vulgarisation des systèmes électoraux et de politique politicienne (dans le sillage de ce récent billet notamment). Car un état d'esprit délétère selon lequel Sarko - Ségo, c'est du pareil au même (deux représentants d'un "système" qu'il s'agit de rejeter), doublé d'une envie puérile de surprise cassant le jeu, risquent finalement d'aboutir à ce que Le Pen ne soit pas quatrième (comme ce serait idéal) ou troisième, ni même deuxième comme en 2002, mais bel et bien premier! Ce serait un beau résultat pour le populisme modéré[1] de François Bayrou et l'élitisme méprisant de ceux qui ne peuvent se résigner à un affrontement démocratique entre les représentants des deux principales visions de la France.

Car c'est de cela qu'il s'agit: Royal et Sarkozy incarnent bel et bien, pour la prochaine élection présidentielle, les deux principaux courants qui s'affrontent, comme dans toutes les démocraties représentatives (républicains et démocrates aux Etats-Unis, travaillistes et conservateurs au Royaume-Uni, socialistes et conservateurs en Espagne, chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates en Allemagne; c'est aussi le cas dans les autres pays d'Europe qui, même lorsqu'ils connaissent une proportionnelle émiettée, finissent par s'ordonner selon ce clivage dont on distingue, justement, les "grandes coalitions" qui l'enjambent). Bien sûr d'autres courants existent, et cela est parfaitement normal; mais il n'est pas non plus déshonorant pour l'altermondialisme anticapitaliste, le nationalisme xénophobe, l'écologisme ou le centrisme de reconnaître qu'ils ne sont pas l'un des (deux) termes de l'alternative à partir de laquelle le peuple choisit ses gouvernants: celle-ci demeure le clivage gauche / droite, quelle que soit la complexité croissante à définir ces notions -- et justement parce qu'elles ont su s'adapter à l'évolution de la société.

Une première difficulté tient à la frustration devant l'absence de suspense. C'est la première fois que les champions de chacun des deux camps paraissent connus cinq mois avant le premier tour:

  • En 65, la question était de savoir s'il y aurait un deuxième tour. Mais la réélection de de Gaulle était une certitude, la deuxième place de Mitterrand une évidence (c'est le bon score de Lecanuet en troisième place qui a finalement retenu l'attention).
  • En 69, après la démission de de Gaulle, l'affrontement Pompidou - Poher était inévitable face à l'émiettement de l'opposition. Mais surtout la campagne fut courte vu les circonstances.
  • Il en alla de même en 74 (décès de Pompidou), avec toutefois le duel à droite entre Chaban-Delmas et Giscard d'Estaing; à gauche Mitterrand était incontesté.
  • En 81, c'est l'affrontement préalable entre Mitterrand et Rocard pour le leadership de la gauche qui a pu entretenir l'intérêt assez longtemps jusqu'à une ouverture de campagne tardive, doublée d'une candidature Chirac à droite, même si un deuxième tour Giscard - Mitterrand ne faisait guère de doute[2]
  • En 88, on a eu à droite la compétition au premier tour entre Barre et Chirac pour le leadership de la droite, même si le suspense n'a pas duré longtemps.
  • Phénomène encore accentué en 95: à droite, le favori Balladur se fait dépasser par Chirac[3] pour affronter au second tour un Jospin candidat naturel de la gauche.
  • 2002 c'est le tremblement de terre: non que les chefs de la droite (Chirac, président sortant) et de la gauche (Jospin, son premier ministre "cohabitant" depuis 5 ans) se voient mis en cause dans leur leadership respectif, mais ils sont tous les deux relativement faibles et, surtout, Le Pen se glisse entre eux.

Quand on a connu les délices des duels fratricides et les affres des tremblements de terre, qui voudrait de l'ennuyeuse normalité démocratique que représente un duel Sarko - Ségo annoncé cinq mois à l'avance? Ça c'est le volet franco-français du problème.

La deuxième difficulté est plus insidieuse et plus universelle: c'est la révolte face à une alternative que l'on juge terne, à deux termes que l'on ne juge pas assez contrastés. "Moi ou le chaos" en 65, le choix de société de 74 et 81, c'était tout de même autre chose! Toutes les démocraties modernes connaissent cet accès de déprime. Le choix est devenu moins dramatique / tragique / romantique parce que la société est mieux informée. Elle est plus complexe et plus ouverte. Les marges de manoeuvre du pouvoir politique, lié au territoire, ont rétréci par rapport à ce qui relève de la culture (dans le sens le plus sociologique du terme) et de l'économie, toutes deux globalisées. Cela n'a d'ailleurs pas que des inconvénients pour les individus appelés, d'ordinaire, à faire les frais des enthousiasmes idéologiques des dirigeants: c'est le signe d'une société stable.

Ce sont pourtant bel et bien deux camps qui s'affrontent, quand bien même, et c'est heureux, ils partagent des références communes à la démocratie, aux droits de l'homme, à la construction européenne ou aux relations internationales (et même probablement à l'économie de marché): les accents, les projets, les équipes ne sont pas les mêmes. Le nier c'est rejeter le jeu démocratique, c'est-à-dire faire celui de Le Pen.

Notes

[1] Par opposition au populisme usuel, que certains politologues nomment justement "extrême centre", mais c'est une de ces appellations non contrôlées qui est mise à beaucoup de sauces...

[2] Et la perspective d'un renversement de majorité était encore un une expérience inconnue sous la Ve République, ce qui n'est évidemment plus le cas.

[3] Je ne sais si Emmanuel Todd, qui se répand aujourd'hui en imprécations contre la candidature Royal, est très fier de sa contribution à ce résultat -- et s'il trouve que la présidence Chirac a en quoi que ce soit contribué à "réduire la fracture sociale".

lundi 4 décembre 2006

L'hypocrisie de la droite française

Je ne compte pas commenter chaque polémique de la campagne électorale française... Mais quand même: l'indignation orchestrée par la droite française à l'égard du voyage de Ségolène Royal au Proche-Orient joue à front renversé.

  • Le camp traditionnellement pro-arabe qui s'indigne que la socialiste (dont le parti a, lui, une tradition pro-israélienne qui rendait Mitterrand crédible dans ses positions pro-palestiniennes) n'ait pas réagi à une comparaison de l'occupation israélienne avec le nazisme, quand elle est monnaie courante en France...
  • Ces gens qui dénoncent le Hezbollah car ils s'avisent que ce sont des terroristes, mais qui ont tout fait pour qu'Israël ne parvienne pas à le mettre hors d'état de nuire[1] -- et qui dénonçaient Jospin lorsqu'il a utilisé l'adjectif pour qualifier le Hamas, lui aussi lors d'un voyage sur place.

"Ségolène Royal n'a pas compris que les élus du Hezbollah n'étaient pas des élus du Liban comme les autres": ces propos de François Bayrou ne manqueraient pas d'être tournés en dérision s'ils avaient été tenus par une femme.

Donc pour une fois je me retrouve proche de radical-chic...

Notes

[1] Tout vient à point à qui sait attendre: j'ai vu l'autre jour, dans Le Monde, mention de la guerre d'Israël contre le Hezbollah -- et non contre le Liban, comme on nous en rebattait les oreilles à l'époque.

samedi 2 décembre 2006

Le web au secours de la chanson française?

Sous la pression du web, la presse est soumise à la nécessité de se transformer. Des médias puissants et établis se retrouvent concurrencés par de nouveaux, en mesure désormais d'exister à des coûts de production dérisoires. De nouveaux modèles économiques émergent.

Mais ce n'est pas vrai seulement pour les médias. Il se trouve que j'aime bien la chanson française, aussi bien les grands artistes consacrés que les découvertes au hasard d'une fête de quartier (c'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Sarcloret, devenu Sarclo, à ses débuts, par exemple). Mais à l'époque l'investissement à consentir pour produire un premier disque / une première cassette / un premier CD (adaptez à votre année de naissance) était considérable. Et ces difficultés ne touchent pas que les petits jeunes, quand je vois le retard considérable avec lequel sortent les CD d'une compilation de Henri Tachan dont les afficionados attendent toujours le volume 7...

Aujourd'hui, je découvre Jamendo (via Stéphane Brouilly): un site[1] récent (européen de surcroît) qui donne aux artistes, amateurs ou plus confirmés, la possibilité de mettre en ligne leur production (album réel ou virtuel) et à tout un chacun de les écouter, d'en parler voire de faire un versement via PayPal. Entre l'ancien et le nouveau monde, je tombe sans chercher beaucoup sur un chanteur qui m'a l'air parfaitement respectable, Pascal Garry, dont les disques Vents de terre et Sans alibi sont encore matérialisés mais qui les fait connaître sur ce site.[2] Voir par exemple l'album Recyclage, de la "chanson française faite à la maison", par Jess à Grenoble...

Billet revu et complété le 03.12 à 16h30

Notes

[1] Qui a aussi un blog.

[2] Il ressort des commentaires que l'ancien monde ne se partage pas: il faut le larguer ou n'en avoir jamais fait partie pour participer au nouveau.

vendredi 1 décembre 2006

L'enfer du centre est pavé de lucidité

Le centre est-il une chimère? Dans le livre du Dévoilement[1], Dieu vomit les tièdes de sa bouche, tandis que le Jésus matthéen ordonne "que votre oui soit oui et votre non soit non". Le centre devrait-il donc être anathème pour les chrétiens, au même titre que le parjure? Idéologiquement, donc tel qu'il se perçoit , le centre est la résultante des forces qui concourent au progrès de la société, à la prise en compte des plus faibles tout en étant intransigeant sur les libertés. Ce sont des fondements positifs.

Mais, et c'est là que le chrétien est concerné, on peut approcher la chose par la négative. Etant donné l'imperfection, les limites constitutives à l'humain (qu'on apellait péché universel), chaque approche politique, comporte des points aveugles, et ne peut donc être embrassée, épousée sans restriction. Telle serait la lucidité centriste. Au niveau chrétien, cela correspond à l'option selon laquelle il ne faut pas se mêler des choses de ce monde (car "mon royaume n'est pas de ce monde" ou "vous n'êtes pas du monde"); d'autres, tout aussi chrétiens, s'engagent courageusement dans le monde, pour le transformer (vision progressiste) ou le gérer (vision conservatrice) en pleine conscience des imperfections et des limites humaines des structures (partis) dans lesquels ils et elles se mouillent.

A partir du moment où, constamment, on garde tout cela à l'esprit, et que l'orientation conversationnelle est aussi parfois celle de l'avocat du diable (mais pas tous les diables), la chimère centriste devient utopie: repère ou idéal (qui oriente mais qu'on n'atteint pas). Après ces belles et nobles considérations, les avocats du diable ont fort à faire quand il s'agit d'articuler la défense des idéaux philosophiques et les intérêts des classes censées les soutenir.

Notes

[1] L'Apocalypse

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