décembre 2005 - Un swissroll

Un swissroll

Depuis août 2003, blog-notes de l'actualité (gaie ou non!) sur terre, au ciel, à gauche, à droite, de Genève, de Londres...

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samedi 31 décembre 2005

La politique n'est pas une compétition

Via un ancien Best of the web today de James Taranto, je découvre un portrait de Markos Moulitsas (le blogueur derrière The Daily Kos), publié par le magazine Washington Monthly. Kos est probablement le plus gros, le plus connu et le plus influent blog (américain), une expression de la frange la plus passionnée de la base démocrate; lui et MoveOn.org ont fortement contribué, lors des primaires l'an dernier, à l'émergence de Howard Dean et à l'utilisation de l'Internet comme instrument de mobilisation.

Rédiger le paragraphe précédent de manière neutre et descriptive m'a donné du mal! Comme l'illustre admirablement l'article de Benjamin Wallace-Wells, Kos incarne tout ce que je déteste dans une certaine manière de concevoir la politique en général et la gauche en particulier: un combat de coqs, un affrontement avec le camp d'en face fondé sur une appartenance purement tribale, sans vrai contenu. Son autre passion est le sport, et comme l'écrit fort bien l'auteur, la différence c'est qu'en politique gagner n'est pas le but mais un moyen en vue du but, qui est de gouverner:

In sports, as Vince Lombardi is said to have put it, "Winning isn't everything, it's the only thing." When the season is over, you hang up your cleats and wait for the next season. But in politics, that's not the case—you have to govern, and if you don't govern well, you won't get reelected. So while tactics and message are crucial, most voters will ultimately demand from politicians ideas that give them a sense of what a party is going to do once in power. Wanting to win very badly is an admirable and necessary quality in politics, and Moulitsas is right that Democrats have needed it in greater quantity. But it is not really a political philosophy.

Un autre passage significatif est celui où Kos reconnaît que son blog, qui est ouvertement un instrument de propagande par lequel il tente avant tout d'influencer la direction du débat public, ne répercutait que les sondages favorables, ce qui est mobilisateur à court terme, mais évidemment trompeur et générateur de frustration ultérieure (mais il s'en fout probablement, voire s'emploiera à dévier cette énergie négative sur des thèmes comme "Bush a triché, Rove manipule l'opinion").

Ce qui est inquiétant, c'est le cercle vicieux dans lequel le succès d'une telle approche entraîne les Démocrates s'ils ne parviennent pas à y résister: une frange activiste se fait plaisir, rien n'est trop extrémiste pour la mobiliser; les élus en tiennent compte en mettant en avant ces causes qui génèrent les soutiens et les contributions financières... mais font fuir l'électorat de base et ne séduisent a fortiori nullement d'éventuels déçus des Républicains. Kos ne combat d'ailleurs pas seulement Bush, mais aussi les "clintoniens" du parti démocrate, rassemblés au sein du Democratic Leadership Council -- dont la caractéristique essentielle n'est pas, comme le veut la caricature, de prôner n'importe quelle politique pourvu qu'elle soit populaire, mais, bien au contraire, de se passionner pour les policies: rechercher et promouvoir, de manière pragmatique, "ce qui marche" pour atteindre des objectifs politiques en matière d'éducation, de logement, de formation professionnelle, de sécurité sociale... Primary Colours (Couleurs primaires, en français), le roman à clés du journaliste Joe Klein sur la campagne de Bill Clinton en 1992, rendait admirablement cette caractéristique qui est également à la base de la Troisième Voie de Blair.

Ne s'intéressant ni aux idées ni aux résultats, Kos peut être aujourd'hui un Démocrate enragé après avoir été Républicain, ne voir dans la riposte au fondamentalisme islamiste et dans l'intervention en Irak que ce qui peut servir à embarrasser Bush (en se moquant tant de la sécurité et des intérêts des Américains que du sort des Irakiens), ou à la fois défendre un "droit" à l'avortement tardif et prôner une tactique cynique faisant bon marché des convictions libérales en matière d'avortement pour gagner des sièges dans le sud, tout en combattant des élus démocrates comme le sénateur Joe Liebermann.

On touche aux limites de la démocratie, "le plus mauvais des systèmes à l'exception de tous les autres" selon le mot de Churchill, surtout quand s'y ajoute l'inculture politique et historique (qu'on ne pouvait au moins reprocher à François Mitterrand, autre incarnation de l'opportunisme électoral). La Suisse, dont le système politique est encore largement fondé sur la collaboration entre les pouvoirs et les partis, davantage que sur leur confrontation, subit aussi l'assaut des simplificateurs de droite et de gauche qui rêvent d'en découdre.

En même temps, la complexité croissante de la société moderne rend toujours plus perceptible le caractère inadéquat des affrontements simplistes gauche / droite, majorité / opposition, 51/49, et toujours plus souhaitables des "majorités d'idées" larges. A côté des tacticiens en chambre, on observe aussi une émergence des individus et des groupes qui s'engagent non pas contre, mais pour une cause qui leur tient à coeur, et la prennent en main plutôt que de tout attendre de l'Etat. C'est dire qu'il n'y a pas lieu de se décourager: la politique est un perpétuel recommencement, ce blog pour sa part n'entend pas être une "noise machine" mais bien une contribution positive au débat.

vendredi 30 décembre 2005

Tous athées

Hier, la Tribune de Genève consacrait un article (réservés aux abonnés) aux athées américains qui "osent faire leur coming-out": "Etre athée aux Etats-Unis, c'est comme être homosexuel il y a une vingtaine d'années", dit leur présidente. De son côté, Le Temps rapportait le combat des écrivains britanniques qui demandent qu'on les laisse critiquer la religion (article que je ne retrouve pas sur le sommaire en ligne).

Certains athées se font taxer de chrétiens qui s'ignorent par des âmes bien intentionnées. Récupération? Pas forcément - parfois il y a en commun le rejet de l'aliénation religieuse et un sentiment d'étonnement et de reconnaissance devant le monde, la conscience d'être précédé.

En effet, les prophètes, puis Jésus, puis Paul, puis les réformateurs (soyons réducteur) ont toujours dénoncé les prétentions religieuses de leurs contemporains (surtout les puissants). Dans cette perspective, les athées, ce sont ceux qui se mettent à la place de Dieu. Le jeune Karl Barth a envisagé toute religion en soi, y compris le christianisme, comme de l'idolâtrie, c'est-à-dire comme une production de l'esprit humain qui cherche à se rassurer devant sa finitude. Ce faisant, il rompait avec le protestantisme libéral optimiste et confiant, en phase avec la foi au progrès, à qui la 1ère guerre mondiale avait asséné un terrible choc (dont il s'est remis).

A propos de méfiance envers le progrès, un article de spiked parle d'un unholy marriage entre les réacs catholiques et les laïcs misérabilistes qui ont uni leur force pour jouer les rabat-joie.

Pour en revenir à Barth, il est vrai que trop de ses disciples ont donné dans le péché pas si mignon de la Schadenfreude - un peu comme si des écologistes se réjouissaient en voyant des bouchons depuis le train. Mais cela n'enlève rien à son analyse impitoyable du fait religieux en tant qu'il est aliénant, dans la ligne de Paul et de Luther. Religieux et athées sont mis dans le même sac (les premiers pouvant être pires, dans la mesure où ils "savent" et se font les juges de tous les autres). Terminons avec Paul, pour qui cette aliénation conduit à l'arrogance qui consiste à faire de Dieu un portier, à qui on présente des accréditations: Tenez, voici mes oeuvres selon ta Loi ou voici ma foi: ouvrez-moi la porte du Ciel, mon brave!

jeudi 29 décembre 2005

"L'Hebdo" blogue de Bondy à Verbier

Ajouté au blogroll le blog de Koz, avec lequel des échanges existent en fait depuis quelque temps: c'est moi qui suis cité pour attester du sérieux du magazine suisse romand L'Hebdo. Le billet sur le Bondy blog vaut tant pour ses développements que pour les commentaires qu'il suscite.

Au demeurant, L'Hebdo se la joue éclectique pour prouver que l'aventure est au coin de la rue: c'est le même grand reporter, Serge Michel, qui ouvre maintenant un blog à Verbier, station de ski huppée en Suisse (si ce n'est pas une accumulation de pléonasmes).

L'infirmière

C'est un conte de Noël glauque chez l'ami Ron.

mercredi 28 décembre 2005

Pas de trêve sur l'Irak

Médias et blogueurs américains ne ralentissent pas en fin d'année! Instapundit signale la conclusion d'une série de dix articles dans le Chicago Tribune pour revenir sur les "mensonges" prêtés à l'administration Bush (comme à Blair) en vue de l'intervention en Irak. Instapundit rapporte aussi les réponses d'un blogueur, Bill Roggio, spécialiste de l'intervention en Irak et qui s'y est rendu, aux calomnies à son égard du Washington Post: faut-il que les journalistes encartés aient peur! (Je m'aperçois tardivement que Ludovic Monnerat en a évidemment parlé de manière plus complète).

Sur l'hystérie des défaitistes américains, il faut aussi signaler l'hilarante histoire de l'étudiant du Massachusetts qui a prétendu que sa demande d'un prêt interbibliothèques pour le Petit Livre rouge des pensées du président Mao Zedong lui a valu la visite d'agent des services secrets. Des journaux et le sénateur Ted Kennedy n'ont pas manqué d'y croire immédiatement et de s'indigner d'une telle atteinte aux libertés fondamentales avant que l'intéressé n'avoue le canular.

(Billet actualisé vers 23h50)

lundi 26 décembre 2005

Les autres jeunes des banlieues

Après avoir largement donné dans la caricature sur les jeunes des banlieues qui ont raison de se révolter, Le Monde rétablit l'équilibre. Et présente aujourd'hui des témoignages de Français issus de l'immigration (dont on souligne cette fois l'origine ethnique, passée sous silence lorsqu'on parlait de ceux qui brûlaient et cassaient) qui ont poursuivi des études complètes et se destinent à une vie active et non à l'assistance. Une réhabilitation de la responsabilité individuelle contre les déterminismes qui ne nie pas pour autant les difficultés rencontrées.

A noter aussi, à ce chapitre, que le Bondy Blog tenu par les journalistes du newmagazine suisse romand L'Hebdo est également repris par Yahoo.

dimanche 25 décembre 2005

Noël au cinéma

La Grande-Bretagne pousse loin, par rapport à l'Europe continentale, la tendance au 7/7, 24h/24... mais pas tant que ça le 365 jours par an. Car le jour de Noël la vie s'arrête: pas de train, pas de métro, pas de bus! Le schéma traditionnel est apparemment le déjeuner en famille (mais il faut pouvoir s'y rendre par ses propres moyens), au menu immuable, suivi de l'allocution de la reine dans l'après-midi, puis d'une promenade, avant de continuer.

Pour mon compagnon c'était toujours un sujet d'émerveillement qu'en Suisse on puisse prendre le train et les autres transports publics un 25 décembre. Et aller au cinéma: c'est donc ce que nous faisons rituellement à Genève, avant la fête de famille le soir. Cette année nous sommes allés voir un film dont le côté feel good s'accomode bien de l'esprit de Noël tout en étant extrêmement plaisant, observé avec acuité et passablement anticlérical: Saint-Jacques... La Mecque de Coline Serreau. C'est l'un de ces films éreintés par la critique et adorés par les spectateurs, et personnellement j'ai beaucoup aimé.

samedi 24 décembre 2005

La légèreté délicieuse qui sous-tend la Création

Il y a plusieurs manières d'évoquer le mystère de la venue du Fils de Dieu dans le monde. Matthieu et Luc ont inséré dans leurs évangiles des récits sur la naissance de Jésus, qu'ils ont fait entrer en résonance avec l'Ancien Testament, et avant tout avec les prophètes. Matthieu et Luc font intervenir des anges. Marc ne parle pas de la naissance de Jésus. Ses premiers mots sont: "Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus". Une irruption presque brutale de la parole de Dieu présente dans le message de Jésus adulte.

Quant à Jean, il parle aussi de Jésus comme la Parole de Dieu. Mais en plus, il médite, il contemple la double relation que la Parole entretient avec Dieu, d'une part, et qu'elle entretient avec les humains d'autre part. Jean est celui qui a le plus thématisé la notion de Père et de Fils. Innovation absolue dans la pensée théologique? Pas sûr, si on se réfère à un très beau texte poétique de l'Ancien Testament qui met en scène un personnage féminin se présentant comme premier "enfant" du Créateur. Ce personnage fait les délices du Créateur et trouve ses délices parmi les humains.

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jeudi 22 décembre 2005

Nouveaux blogs

Il y a quelques jours j'ai déjà ajouté au blogroll Pourquoi pas, un blog collectif de personnalités françaises intéressantes dont Christian Blanc (rocardien aujourd'hui député UDF -- apparenté seulement, voir commentaire!), qu'avait signalé Versac.

Je vais ajouter à l'occasion Telos-eu "Le blog de l'agence intellectuelle", annoncé par Damien sur Samizdjazz: un rassemblement encore plus ambitieux et lui aussi d'inspiration réformiste sous la houlette de Zaki Laïdi (avec notamment Pascal Lamy, Hubert Védrine, François Heisbourg, Jean Pisani-Ferry ou Charles Wyplosz).

Dans un tout autre genre, je recommande Apacheta4746, le blog d'un tour du monde en tandem parti de Genève que m'a fait découvrir un ami: il utilise le même modèle de tandem, particulièrement convivial, je peux l'attester!

mardi 20 décembre 2005

Abolir le mariage en faveur d'un PACS+?

C'est au fond la proposition de Peter Tatchell, un infatigable activiste des droits humains -- et parfois fatiguant: il ne saurait se résigner à la victoire que représente l'égalité au travers d'un statut de partenariat enregistré donnant aux couples de même sexe les mêmes droits que le mariage pour les couples hétéros. J'en avais déjà parlé ici, et ici. Une idée que je trouve personnellement risible, mais qui a retenu l'intérêt Norman Geras.

C'est cette fois au Guardian que j'ai adressé une lettre de lecteur...

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lundi 19 décembre 2005

Après les élections irakiennes

Je manque de temps pour revenir comme il le conviendrait sur ce grand succès pour la démocratie et pour l'Irak (voir cette revue chez Norman Geras). A savourer quand même, chez Ludovic Monnerat, l'analyse des textes actuels et passés de Bernard Guetta dans ses chroniques du Temps.

Et je dois à nouveau vous inviter à lire / voir et écouter un discours de Bush, cette fois une adresse télévisée depuis le bureau ovale. Certains commentaires de la blogosphère anglo-saxonne, notamment Instapundit et GayPatriot, sont intéressants. Le site du Monde reproduit à peine quelques phrases en français, hélas (signalez-moi si vous trouvez une version intégrale ailleurs), et je voudrais pour ma part souligner les deux passages suivants:

If you think the terrorists would become peaceful if only America would stop provoking them, then it might make sense to leave them alone.

This is not the threat I see. I see a global terrorist movement that exploits Islam in the service of radical political aims -- a vision in which books are burned, and women are oppressed, and all dissent is crushed. Terrorist operatives conduct their campaign of murder with a set of declared and specific goals -- to de-moralize free nations, to drive us out of the Middle East, to spread an empire of fear across that region, and to wage a perpetual war against America and our friends. These terrorists view the world as a giant battlefield -- and they seek to attack us wherever they can. This has attracted al Qaeda to Iraq, where they are attempting to frighten and intimidate America into a policy of retreat.

The terrorists do not merely object to American actions in Iraq and elsewhere, they object to our deepest values and our way of life. And if we were not fighting them in Iraq, in Afghanistan, in Southeast Asia, and in other places, the terrorists would not be peaceful citizens, they would be on the offense, and headed our way.

September the 11th, 2001 required us to take every emerging threat to our country seriously, and it shattered the illusion that terrorists attack us only after we provoke them. On that day, we were not in Iraq, we were not in Afghanistan, but the terrorists attacked us anyway -- and killed nearly 3,000 men, women, and children in our own country. My conviction comes down to this: We do not create terrorism by fighting the terrorists. We invite terrorism by ignoring them. And we will defeat the terrorists by capturing and killing them abroad, removing their safe havens, and strengthening new allies like Iraq and Afghanistan in the fight we share.

The work in Iraq has been especially difficult -- more difficult than we expected. Reconstruction efforts and the training of Iraqi security forces started more slowly than we hoped. We continue to see violence and suffering, caused by an enemy that is determined and brutal, unconstrained by conscience or the rules of war.

Some look at the challenges in Iraq and conclude that the war is lost, and not worth another dime or another day. I don't believe that. Our military commanders do not believe that. Our troops in the field, who bear the burden and make the sacrifice, do not believe that America has lost. And not even the terrorists believe it. We know from their own communications that they feel a tightening noose, and fear the rise of a democratic Iraq.

The terrorists will continue to have the coward's power to plant roadside bombs and recruit suicide bombers. And you will continue to see the grim results on the evening news. This proves that the war is difficult -- it doesn't mean that we are losing. Behind the images of chaos that terrorists create for the cameras, we are making steady gains with a clear objective in view.

America, our coalition, and Iraqi leaders are working toward the same goal -- a democratic Iraq that can defend itself, that will never again be a safe haven for terrorists, and that will serve as a model of freedom for the Middle East.

(...)

In all three aspects of our strategy -- security, democracy, and reconstruction -- we have learned from our experiences, and fixed what has not worked. We will continue to listen to honest criticism, and make every change that will help us complete the mission. Yet there is a difference between honest critics who recognize what is wrong, and defeatists who refuse to see that anything is right.

Defeatism may have its partisan uses, but it is not justified by the facts. For every scene of destruction in Iraq, there are more scenes of rebuilding and hope. For every life lost, there are countless more lives reclaimed. And for every terrorist working to stop freedom in Iraq, there are many more Iraqis and Americans working to defeat them. My fellow citizens: Not only can we win the war in Iraq, we are winning the war in Iraq.

It is also important for every American to understand the consequences of pulling out of Iraq before our work is done. We would abandon our Iraqi friends and signal to the world that America cannot be trusted to keep its word. We would undermine the morale of our troops by betraying the cause for which they have sacrificed. We would cause the tyrants in the Middle East to laugh at our failed resolve, and tighten their repressive grip. We would hand Iraq over to enemies who have pledged to attack us and the global terrorist movement would be emboldened and more dangerous than ever before. To retreat before victory would be an act of recklessness and dishonor, and I will not allow it.

dimanche 18 décembre 2005

Gérontoloftophilie

Hier c'était le dernier épisode de Super Seniors, avec en bouquet final la Revue. Une émission de téléréalité (qui passe sur TV5 Monde à partir du 19 décembre) où des Suisses romands du 3ème âge ont été enloftés.

– De la téléréalité à la suisse?
– Oui à cause du rythme (mais d'immenses progrès ont été faits depuis Le Mayen 1903).
– Oui, si on se réfère au gentil principe de non-élimination (ce que j'approuve). Mais les candidats se chargent eux-mêmes d'entretenir le suspense en ayant des accidents qui remettent en cause leur participation.
– Oui à voir la gentillesse et l'esprit bon enfant de la production à l'égard de ses cobayes.
– Non, si on pense que l'émission a réussi à en scandaliser plus d'un (mais on ne saura jamais la proportion) pour ce qu'on a appelé la vulgarité de l'une ou l'autre des seniors (surtout de l'une). Pourtant, en l'occurrence, c'est ce qualificatif de "vulgaire" qui est vulgaire et scandaleux.
– Non, parce qu'on a montré des plus de 60 ans qui parlaient de sexe, sérieusement ou en rigolant, voire assez crûment.
– Oui, parce que dans la Revue finale, qui a été le prétexte de leur confinement, on les voit pour la première fois tous à la fois, qui se donnent sur scène: elles sont belles, ils sont beaux! Ils sont eux-mêmes et ils font plaisir à voir.
– Oui et non, parce que la différence de forme et de contenu des sketches (écrits par eux) est assez étonnante: certains sont sages et gentil(let)s, d'autres sont torrides au niveau du texte et de l'interprétation.

Ce mélange de sérieux et de gérontogouaille a valu à la productrice et à quelques seniors les honneurs (non exhaustifs) du Figaro et de Laurent Ruquier. En fait, à part quelques prises de bec spectaculaires au début, quelques confidences dispensées à raison d'une cuillerée de larmes par épisode, il ne s'est pas passé grand chose, les séquences tiraient en longueur (comme dans tout loft qui se respecte). Et pourtant, au montage, on a déjà privilégié une demi-douzaine de grandes gueules, au point de frustrer - cf. cette interview - les autres (ils étaient 13 en tout) qui ne prennent jamais la parole (mais paraît-il que c'est leur faute, s'ils n'ont rien d'intéressant à dire). Comme la loi du genre l'impose, les propos touchant à la politique sont en principe prudemment réservés à l'exploitation sur le site internet.

A mon tour de faire une confession (mais sèche): si je n'ai pas voulu rater un épisode, c'est que l'un des protagonistes était un proche (qui fait partie de l'élite retenue au montage). Et deux de mes plus proches ont connu de près ou de loin un senior. La Suisse romande n'est qu'un loft.

Parmi les innombrables articles consacrés à l'émission, cf. le dernier édito de Sylvie Arsever dans Le Temps.

COMPLEMENT DE FRANCOIS à 18h30: J'aurais adoré voir ça! Je me permets de rappeler ces deux billets sur une émission de téléréalité de la BBC consacrée à la perception des vieux par les jeunes.

COMPLEMENT DE GUILLAUME le 20.12.05: Je viens d'apprendre de source autorisée que nos lofters n'ont pas toujours été tendres avec leur doyen, et lui ont carrément reproché d'être... trop vieux! Cela n'a pas été retenu au montage (mais se laissait parfois deviner). Rappelons que l'émission avait pour but de montrer les vieux sous un jour inhabituel. Ne pas aimer les vieux: voilà qui se rapprocherait déjà plus de la vulgarité.

samedi 17 décembre 2005

Les nouvelles frontières de l'indifférence à la différence gay

Lu dans Le Temps d'hier (fichier PDF) cette initiative du Parlement des jeunes de Neuchâtel pour diffuser du matériel de prévention du suicide dans les écoles. Encore un effort à faire pour surmonter certaines réticences concernant le cas, pourtant statistiquement considérable, des tentatives liées à la difficulté de s'accepter comme homosexuel, mais ça avance. Et il est particulièrement remarquable que l'initiative n'émane pas des organisations les-bi-gay.

Et ce matin dans le Financial Times, cette chronique de Simon Kuper en page sportive, qui présente un tableau impressionnant des progrès accomplis pour surmonter l'homophobie dans les sports d'équipe. Il faut paraît-il s'attendre au prochain coming out de footballeurs professionnels.

vendredi 16 décembre 2005

Archaïsme et modernité: polygamie et pouvoir dans la société française

Après François Mitterrand, Paul Bocuse! Il le raconte de manière candide dans le Daily Telegraph de ce matin d'hier, et précédemment dans L'Express, pour la promotion du livre Le feu sacré. Mais on pourrait en citer bien d'autres, notamment Jean-Jacques Servan-Schreiber sur qui veillent en ce moment sa première et sa dernière femme, Madeleine Chapsal et Sabine, la mère de ses enfants (cf. l'excellente biographie de Jean Bothorel)...

Au moment des révélations sur la deuxième famille présidentielle, j'étais assez de l'avis de Françoise Gaspard: "Le divorce, ça existe!". Mais manifestement la question est plus complexe, plus courante aussi peut-être que je le pensais (et il faut déjà bien distinguer la véritable polygamie clanique de la simple monogamie sérielle ou de la promiscuité compulsive à la Georges Simenon ou Pascal Jardin). Est-ce d'ailleurs un phénomène permanent ou ponctuel, de la génération de ces trois personnages, lié à une combinaison de la guerre (comme Bocuse le suggère) et des Trente Glorieuses? Ca ferait un joli sujet de recherche d'ethno-sociologie politique -- peut-être pas limité à la société française, d'ailleurs.

jeudi 15 décembre 2005

Présidence du Conseil européen

Je ne suis pas un grand fan du président permanent du Conseil européen tel qu'il est prévu par le défunt traité constitutionnel (je lui préfère un président commun à la Commission et au Conseil, comme le proposait Robert Badinter dans son projet rédigé, je crois). Mais il faut dire que les chamailleries actuelles entre Chirac et Blair confirment que la situation de la présidence tournante par le chef d'Etat ou de gouvernement d'un des pays membres est le plus mauvais système...

mercredi 14 décembre 2005

Lu pour vous: élections irakiennes

Omar d'Iraq the Model présente une couverture impressionnante, par le texte et par l'image, des élections irakiennes en cours.

Voir aussi ce que relève Norman Geras.

Et sur Harry's Place, Gene n'hésite pas non plus à apprécier la série de discours de Bush...

lundi 12 décembre 2005

Nostalgie: Eugene McCarthy

1968, ce sont les premières "primaires" américaines que j'ai suivies (je me souviens de l'assassinat de JFK en 63, mais ma mémoire politique saute allègrement la présidentielle de 64, Johnson contre Goldwater, pour débuter véritablement avec la présidentielle française de 1965, la démission du conseiller fédéral Paul Chaudet en 1966, mes premières élections législatives françaises et la Guerre des Six-Jours en 1967).

Et plutôt que Bob Kennedy mon candidat était Eugene McCarthy, qui vient de mourir (une de mes soeurs étant partie étudier aux USA je m'étais fait envoyer mon premier badge -- par son intermédiaire j'ai même pu faire davantage en 1972: envoyer une contribution à la campagne de George McGovern!). Une fois Hubert Humphrey désigné à Chicago pour affronter Nixon, ça m'a moins intéressé, même s'il n'y avait pas photo par rapport à l'adversaire (un peu comme en 96 avec Gore, mais la comparaison est injuste pour HHH). C'était l'année terrible, avec l'assassinat de Martin Luther King et du 2e Kennedy, et puis en France les événements de mai (lointainement décalqués à l'Uni de Genève où était alors mon frère) et les élections de juin, et l'écrasement le 21 août du Printemps de Prague qui avait débuté avec la désignation d'Alexandre Dubcek le 5 janvier...

Des hommages à McCarthy chez Jeff Jarvis ou Andrew Sullivan (quand bien même lui n'a probablement pas de souvenir de cette campagne).

dimanche 11 décembre 2005

Glâné dans la presse (rubrique: anti-anti-US-Pride)

Alexandre Adler dans Le Figaro:

Le néoprogressisme tient les Etats-Unis pour l'ennemi de la planète. (...) Comme toute équation peut se lire dans les deux sens, il en résulte qu'aucun adversaire des Etats-Unis ne peut être résolument mauvais: certains tels que le Vénézuélien Chavez, le Zimbabwéen Mugabe ou certains mollahs iraniens présentent encore quelques rugosités parfois gênantes. Mais l'essence de leur combat produit les mêmes effets progressistes à terme que la résistance au changement de toutes les forces organisées de l'hémisphère Nord.

L'article intégral, intitulé Néoréacs contre néocons, est de la même veine. Sauf que vouloir démontrer par a+b que les adversaires des néoréacs devraient être identifiés, en réalité, à des néocons, est méchant pour ces derniers.

Toujours à propos d'américanophobie: cf. cet article de Niall Ferguson, Professeur d'Histoire Laurence A. Tisch à l'Université de Harvard dans The Sunday Telegraph. Il réagit (mais trop brièvement) au discours d'Harold Pinter pour la réception de son Prix Nobel, et, en tant qu'historien, est particulièrement sensible à ce que Pinter dit en ouverture sur la distinction entre le vrai et le faux, avant de passer à la démonstration que les Etats-Unis sont encore pires que le Mal absolu. Niall Ferguson:

Nobody pretends that the United States came through the Cold War with clean hands. But to pretend that its crimes were equivalent to those of its Communist opponents - and that they have been wilfully hushed up - is fatally to blur the distinction between truth and falsehood. That may be permissible on stage. I am afraid it is quite routine in diplomacy. But is unacceptable in serious historical discussion.

So stick to plays, Harold, and stop torturing history. (...)

samedi 10 décembre 2005

Ni torture ni angélisme, à la guerre comme en paix

Un arrêt de la juridiction suprême britannique vient de réaffirmer la doctrine traditionnelle en la matière: des déclarations obtenues sous la torture sont nulles et ne peuvent en aucun cas être utilisées devant un tribunal. Il casse opportunément la décision d'un juge qui entrait dans un raisonnement fort dangereux lorsqu'il commençait de justifier certains traitements pour autant que celui qui en est l'objet soit un tortionnaire lui-même...

Une conséquence inattendue, mais à mes yeux inéluctable et en fin de compte judicieuse, de cet arrêt devrait être, à plus long terme, de réduire la sphère d'action des procédures et juridictions ordinaires et d'étendre celle des pouvoirs spéciaux conférés par l'état de guerre ou l'état d'urgence. Jusqu'ici la tendance était à l'inverse (sauf aux Etats-Unis, mais même au Royaume-Uni): la palme du grotesque et du pathétique revenant à l'armée française qui, subissant une attaque aérienne en Côte d'Ivoire en novembre 2004, ouvre une instruction pénale contre X (non sans avoir par ailleurs riposté militairement en détruisant la flotte aérienne gouvernementale)!

L'affaire britannique doit en effet s'analyser dans le cadre de la volonté du gouvernement d'expulser des étrangers qu'il tient pour liés à la menace terroriste. La procédure suivie jusqu'à maintenant à consisté à leur appliquer les règles ordinaires en la matière, avec leurs exigences procédurales et leur présomption d'innocence, et l'arrêt de la juridiction suprême confirme qu'elles sont lourdes (il est en réalité allé beaucoup plus loin que je le rappelle ci-dessus: il n'était question que d'un risque, non d'une certitude, que certaines déclarations aient été obtenues par la torture, et la juridiction suprême a placé la barre impossiblement haut en exigeant du gouvernement la preuve du contraire avant d'invoquer ces déclarations).

Tout cela est à peu près raisonnable en temps de paix, lorsqu'il s'agit d'une expulsion ordinaire. Encore que je me demande si cela ne va pas plus loin que les exigences qui s'appliquent sur le plan interne, car après tout les mauvais traitements et les cas de torture ne sont pas totalement inexistants dans nos postes de police, qu'ils soient suisses, français ou britanniques; ou allemands: on se souvient peut-être du débat considérable intervenu à propos du policier qui a obtenu d'un kidnappeur d'enfant, par la menace de la torture, l'emplacement où celui-ci a été retrouvé vivant (je suis peut-être compliqué, mais personnellement je trouve que le policier a eu raison de suivre sa conscience et de violer la loi, mais qu'il est tout aussi juste qu'il en assume le prix et soit sanctionné; il me semble que l'Allemagne, pour des raisons historiques compréhensibles, va d'ailleurs encore plus loin et exonère le kidnappeur de toute procédure en raison de l'acte illicite commis par le policier).

Même dans les démocraties libérales, la prévention de la torture du fait d'agents publics repose ainsi essentiellement sur la crédibilité dissuasive d'être dénoncé, poursuivi et condamné. Les efforts actuels du gouvernement britannique pour offrir une garantie équivalente dans les cas de renvoi (p.ex. de requérants d'asile dont la requête a été jugée infondée) dans leur pays d'origine, même si, de manière générale, la torture y est une réalité, non seulement en obtenant un engagement formel du pays concerné mais surtout en assurant un suivi personnalisé sur place protégeant effectivement les intéressés, ne me semblaient pas déraisonnables; ils sont peut-être compromis par le récent arrêt.

Toutes ces subtilités sont évidemment insensées en temps de guerre, où d'autres règles s'appliquent: ce sont non seulement les étrangers menaçants qui doivent alors pouvoir être mis hors d'état de nuire rapidement et sans s'embarrasser de justifications oiseuses, mais également les compatriotes menaçants! L'affaire de l'erreur sur la personne dont a été victime un Allemand enlevé par les services secrets américains doit par exemple se comprendre dans ce contexte: on lui doit certes des excuses et une compensation, mais pas grand chose de plus (et les agents à qui il a eu affaire ne sont pas des criminels qu'il y aurait lieu de poursuivre sur la base du droit ordinaire -- pour autant évidemment qu'il n'y ait pas eu torture, qui serait un crime de guerre à sanctionner comme tel).

Cela renvoie évidemment à la question fondamentale de savoir si la lutte contre le terrorisme islamiste relève de la politique criminelle (de la police et de la justice) ou de la guerre (de la mobilisation par l'exécutif de l'ensemble des moyens de l'Etat, y compris l'armée et les services secrets). L'arrêt de la juridiction suprême britannique clarifie les choses, à mon avis, pour positionner le curseur plus clairement dans le sens du droit de la guerre.

Au demeurant, "état de guerre" est une simplification, en réalité il faut penser aux récents régimes d'état d'urgence promulgués aux Etats-Unis (ouragan à la Nouvelle-Orléans) et en France (émeutes dans les banlieues). Même ce droit d'urgence est en retard sur la complexité de la situation: on le voit en France, où le caractère générique massif des dérogations qu'il permet amène des droits-de-l'hommiste à s'en indigner et à saisir la plus haute juridiction administrative. Il sera certainement nécessaire d'inventer des outils juridiques plus diversifiés et plus nuancés pour édicter et appliquer de tels régimes d'exception afin de les adapter aux réalités des menaces nouvelles: désastres écologiques ou techologiques (énergie, informatique...), terrorisme islamique, anti-avortement ou pro-animaux... Nous ne sommes plus dans le noir et blanc en deux dimensions de la paix ou de la guerre, notifiée d'un coup de gant au visage ou d'un télégramme, mais dans les variétés de gris d'un brouillard en trois dimensions dont peuvent surgir n'importe où des avions détournés ou des bombes humaines.

COMPLEMENT DU 14.12 à 23h15: A signaler un des rares billets développés d'Instapundit qui présente une problématique voisine.

vendredi 9 décembre 2005

Mots au féminin

Le Temps publie aujourd'hui un article, qui paraît destiné à rester en ligne, sur le serpent de mer du vocabulaire non sexiste (en se référant au Figaro Littéraire).

J'en profite pour rapatrier ici des commentaires qui ont germé originellement sous un tout autre billet!

Lettres de lecteurs

Avant le blog, il n'y avait guère que les lettres de lecteurs aux journaux. Et elles continuent, évidemment, car un nouveau média ne fait que s'ajouter sans se substituer aux précédents -- il faut d'ailleurs reconnaître qu'elles sont souvent bien plus lues. Et l'un se nourrit de l'autre.

Sur son blog, hier, Norman Geras a signalé deux lettres dans une série publiée par The Guardian à propos de l'entrée en vigueur du partenariat enregistré au Royaume-Uni. Elles reprennent la critique, que j'ai souvent tenté de réfuter sur ce blog, qu'une discrimination subsiste tant que les hétéros auront le mariage et les couple de même sexe les mêmes droits mais au travers d'une autre institution: Separate is still not equal, comme le résume Norman.

Ma réponse est sur son blog et ci-après: Different but equal (un excellent titre également dû à Norman).

Dans un ordre d'idée similaire, je me suis fendu d'une lettre de lecteur au Monde. J'ignore si elle sera publiée (oui, dans l'édition datée du samedi 24.12), mais je la reproduis déjà ci-dessous également: Pacs à l'anglaise ou partenariat français au rabais?

Lire la suite

jeudi 8 décembre 2005

La gauche à l'envers

A la suite de Norman Geras, je ne peux mieux faire que citer cette amorce d'un article de Nick Cohen pour le New Statesman, en vous incitant à le lire en entier. Il est parfaitement représentatif de ce que je ressens depuis plus 4 ans maintenant.

Before you go to a left-wing meeting, brace yourself for the likelihood that everyone you meet in the hall will be standing on their heads. Do not be surprised to see communists supporting fascism, feminists throwing their arms around misogynists and liberals volunteering to be advocates for tyranny. It’s been like this since 9/11 turned the world upside down...

L'imprimé, cimetière des mots...

Qui restent sans réel impact pour nourrir le débat général tant qu'ils ne sont pas en ligne, accessibles aux moteurs de recherche et se prêtant au renvoi in extenso par leur URL (et comme le français est parfois lourd: deux appositions pour rendre searchable et linkable...).

Un court billet qui résume admirablement l'évangile selon Jeff Jarvis, mon prophète préféré du web et des blogs.

Le Cristal-Rouge, vraie fidélité à Henri Dunant

croix-rouge, croissant-rouge, cristal-rouge

Micheline Calmy-Rey, la ministre helvétique des affaires étrangères (socialiste genevoise), a une insupportable et irrépressible tendance à ramener tout dossier au bénéfice politique qu'elle peut en tirer, en (court) terme d'exposition médiatique. Cela a bien failli conduire à l'échec la conférence diplomatique qu'elle avait convoquée, mais elle peut encaisser aujourd'hui son dividende -- ce type de pari est probablement le propre des grands animaux politiques!

En focalisant l'attention, à la veille de la réunion des parties aux Conventions de Genève, sur le conflit israélo-arabe et l'intégration au sein du Mouvement international de la Croix-Rouge de "l'étoile-de-David-rouge", MCR se donnait certes un beau rôle (comme lorsqu'elle avait tancé Colin Powell au séminaire de Davos avant l'intervention en Irak). Mais elle créait aussi une occasion que la Syrie n'a pas manquée pour prendre la conférence en otage et rallier à son étendard déclinant un monde arabe qui s'en serait bien passé et les dernières dictatures communistes (Chine, Corée du Nord, Cuba). Pendant ce temps les affreux massacres d'Afrique (ex. l'Erythrée) ou d'Asie (ex. la Thaïlande) où les actuels emblèmes de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge sont inadéquats pouvaient tranquillement rester à l'arrière-plan.

On peut certes le déplorer, mais une fois de plus il a fallu les gros sabots américains, ceux de la Croix-Rouge nationale, forte de son poids financier, pour sortir de l'immobilisme. Elle était non sans raison indignée de l'ostracisme qui frappait Israël: c'est quand même curieux qu'après avoir approuvé l'adjonction du croissant de l'Islam, puis même du lion perse, ce soit pour s'opposer à l'étoile de David (en 1949, à une voix de majorité) que l'on ait soudain fait prévaloir des principes de neutralité et d'universalité qui, même il y a quelques dizaines d'années, n'étaient plus remplis par la croix; seule une interprétation historique subtile peut voir en elle une simple inversion du drapeau suisse, comme à Genève au XIXe siècle. Ce problème politico-diplomatique bien réel en cache un autre qu'il aurait été tout aussi embarrassant d'évoquer: le remplacement par plusieurs sociétés nationales de la croix par le croissant, toujours pour des raisons religieuses, qui ne peut manquer d'inquiéter des minorités non musulmanes, et l'impossibilité pratique d'utiliser côte-à-côte les deux emblèmes existants. Mais cela ne suffisait pas à secouer les pesanteurs du conservatisme voire de la nostalgie. Un début de solution a maintenant été trouvé -- pour autant que le nouvel emblème n'ait pas acquis dans l'intervalle une image sulfureuse: "réservé aux Israéliens"...

A l'interprétation historique il faut parfois préférer la méthode téléologique: s'il avait pu anticiper les problèmes, s'il avait pensé au Cristal-Rouge, nul doute qu'Henri Dunant l'aurait adopté comme emblème unique!

mercredi 7 décembre 2005

Redistribution des rôles dans la vie politique britannique?

David CameronBien sûr l'affaire était entendue depuis quelques semaines déjà, mais depuis hier à 15h c'est fait: David Cameron, 39 ans, député depuis 4 ans seulement, est le nouveau leader du parti conservateur britannique, le prétendant au poste de premier ministre lors des prochaines élections contre le sortant travailliste. Si une émergence aussi rapide n'est pas inconnue aux Etats-Unis (George W. Bush, Bill Clinton, Jimmy Carter...), on n'y est guère préparé en Suisse et encore moins en France. Le site BBC News permet néanmoins une bonne immersion totale avec notamment la bio de l'intéressé et de sa femme, et les vidéos de sa prestation au Congrès de Blackpool en octobre ou de son discours d'acceptation hier.

Et aujourd'hui Cameron inaugurait son premier duel à l'occasion de la séance hebdomadaire des questions au premier ministre. Si l'actualité française, voire suisse, paraît portée sur la polarisation à gauche comme à droite, tel n'est pas le cas au Royaume-Uni où l'on pratique au contraire la course au centre quand ce n'est pas la lutte à front renversé... Au lieu de l'opposition faisant son travail d'opposant promise par son concurrent, David Davis, Cameron a annoncé le soutien des conservateurs au gouvernement sur sa politique visant à donner plus d'autonomie aux écoles: et il a dès lors, avec ironie, poussé Blair à se montrer aussi radical qu'il le souhaite, assuré désormais de ne plus avoir à craindre sa minorité passéiste qui s'y oppose. Une tactique habile qui permettrait à Blair de réussir sa sortie tout en maximisant les problèmes au sein du parti travailliste, qui se présentera lui aussi avec un nouveau leader aux prochaines élections: Gordon Brown, pas précisément neuf, pas vraiment charismatique, dont le réformisme, très réel, est, à la différence de Blair, aussi abrasif que méfiant et pusillanime?

Quatre ans c'est encore long, mais aujourd'hui ce diable de Cameron paraît en mesure de créer les conditions d'une alternance bienvenue et sans grand risque.

COMPLEMENT DU 08.12 à 22h55: La Grande-Bretagne est le royaume des humoristes et les politiciens sont parmi leurs cibles favorites. Apprenez à parler le Cameron avec cette chronique de Craig Brown dans le très conservateur Daily Telegraph...

mardi 6 décembre 2005

Outreau, chronique d'une erreur judiciaire annoncée

Par Alex Dépraz

Toute la République s'est confondue en excuses pour les innocentés d'Outreau. Sur l'air des lampions, tout le monde désigne le juge d'instruction comme le coupable désigné. Y compris le Président de la République qui à ce titre préside le Conseil de la magistrature, chargé de sanctionner le cas échéant le magistrat (sans doute pour donner l'exemple d'impartialité ?!).

Or, comme le rappelle dans un texte courageux un autre magistrat dans Libération aujourd'hui, l'erreur judiciaire d'Outreau est avant tout le résultat d'une politique criminelle. On ne prône pas la tolérance zéro et l'application du principe de précaution en matière pénale sans causer ce genre de "dommages collatéraux".

Ce texte vient aussi rappeler une évidence. L'institution judiciaire n'est pas dans une tour d'ivoire à l'abri des influences de l'air du temps. Si l'opinion publique réclame sévérité et intolérance, elle risque fort de suivre. De quoi retourner quatre fois sa langue dans sa bouche avant de crier au complot pédophile, de sacraliser la parole des victimes et de mettre au ban de la société les récidivistes...

P.S. Pour les autres commentaires de la blogosphère, je me contente de renvoyer à Paxatagore, qui y consacre de nombreux billets dont celui-ci me paraît rejoindre l'analyse du Président Coujard dans Libération: l'affaire d'Outreau est hélas tout sauf exceptionnelle.

PS du 9.12.2005 : Daniel Schneidermann rappelle à juste titre dans Libération d'aujourd'hui que le désastre (et non pas l'erreur comme le souligne à juste titre François, les accusés n'ayant jamais été condamnés définitivement, au contraire d'un Dils par exemple) que le désastre judiciaire donc est la conjonction d'une pression médiatique dans les affaires de moeurs (toujours présente, en tout cas à l'état léthargique) et de pratiques judiciaires généralisées.

dimanche 4 décembre 2005

Ravage de la haine raciste en Suisse et en Grande-Bretagne

Il a déjà quelques jours, mais ce télescopage de deux informations me paraît toujours d'actualité:

  • En Suisse (fichier PDF), la famille d'un médecin installé dans le canton de Saint-Gall, dont l'épouse et les enfants sont Noirs, est en butte depuis mai dernier à une campagne de menaces et de harcèlements racistes (pneus lacérés etc.) que la police paraît impuissante à faire cesser. Ils ont décidé de quitter le pays et d'aller s'établir en Afrique du Sud.
  • En Grande-Bretagne, deux responsables Blancs d'une agression raciste qui a conduit à la mort d'un Noir de 18 ans, en juillet dernier, sont passés en procès. Le jury les a reconnus coupables et ils ont été condamnés à une peine de prison à vie (sans possibilité de libération conditionnelle avant 24 et 18 ans).

Dans les deux cas, c'est la mixité raciale qui paraît exciter particulièrement la fureur raciste: Anthony Walker raccompagnait sa copine, Blanche, à l'arrêt du bus.

A souligner la rapidité avec laquelle la procédure judiciaire est conduite en Grande-Bretagne par rapport à ce à quoi on est habitué en Suisse ou en France. Une issue nettement plus exemplaire que celle de l'agression qui a conduit à la mort, il y a quelques années, de Stephen Lawrence, dont les auteurs, pourtant connus, sont toujours en liberté: le prix, parfois franchement excessif, des garanties extrêmement exigeantes que le système britannique impose avant une condamnation pénale.

vendredi 2 décembre 2005

L'hétérosexualité, ce douloureux problème

Mon co-blogueur a déjà consacré un billet à l'affaire de l'interdiction d'accéder à la prêtrise pour les homosexuels dits pratiquants. A mon tour d'apporter ma contribution, dont une partie a été publiée dans Le Temps sous forme de lettre de lecteur.

Comment l'Eglise peut-elle admettre des hétérosexuels au sacerdoce? En quoi sont-il moins susceptibles de passer à l'acte que leurs frères homosexuels? Leur libido serait-elle moins exacerbée? (Les autres mâles hétéros apprécieront.) Les prêtres sont-ils moins en contact avec des femmes que des hommes? Le Saint Esprit (ou, à défaut, l'esprit de l'Eglise, ce qui peut être différent) aurait-il plus de difficulté à engendrer un esprit de chasteté durable chez les uns que chez les autres?

Toujours est-il que, dans Le Temps du 26.11.05, les propos de Mgr Genoud (fichier PDF) sous-entendent qu'un passage à l'acte homosexuel est beaucoup plus grave. Comme si l'existence d'associations de compagnes de prêtres ne témoignait pas que l'hétérosexualité est un douloureux problème. Pourquoi, alors, ne pas dissuader un candidat présentant des tendances hétérosexuelles de devenir prêtre et déclarer nulle son ordination s'il cache de telles tendances?

En attendant, l'acte homosexuel est gravement connoté quand Mgr Genoud, pour faire comprendre la différence entre l'universalité des directives romaines et leur adaptation locale, rappelle que l'universalité du commandement interdisant de tuer n'empêche pas la légitime défense. Les intéressés apprécieront, pour les besoins d'un exemple, cette juxtaposition syntaxique avec des meurtriers. Mais qu'on se rassure: on est loin du cynisme (qui s'ignore) de ce Jésuite invoquant à la radio une autre raison d'exclure les homosexuels de la prêtrise: "leur grande sensibilité et leur grande nervosité dues au fait qu'ils étaient passés par de nombreuses épreuves". Une ligne de défense revendiquée naguère par… l'armée française. Cette institution républicaine, facteur d'intégration par excellence, excluait les homosexuels sous prétexte… qu'ils étaient mal acceptés par la société. L'armée ayant depuis changé son fusil d'épaule, les espoirs sont permis à l'égard de ce corps censément moins brutal et plus pacifique et intégrateur que sont les soldats du Christ.

(Voir aussi parmi les innombrables réactions l'argumentaire de l'association de lesbiennes et de gais chrétiens David & Joonathan.)

jeudi 1 décembre 2005

Mariage gay par effraction jurisprudentielle en Afrique du Sud

On avait déjà eu le cas de deux Etats canadiens et du Massachusetts, aux Etats-Unis, ou des militants ont préféré le raccourci de la décision d'autorité imposé par une juridiction au combat politique démocratique pour obtenir que les couples de même sexe puissent se marier comme les hétéros. C'est maintenant à l'échelle d'un pays tout entier que cela s'est produit, en Afrique du Sud. Les élus portent évidemment leur part de responsabilité dans ce gâchis en n'ayant pas anticipé.

Conseil de sécurité: avec l'Iran comme avec l'Irak?

C'est une Française qui s'en inquiète dans Le Monde d'aujourd'hui, et elle sait de quoi elle parle: chercheuse associée au Centre d'études et de recherches internationale (CERI), Thérèse Delpech a été directrice des affaires stratégiques au Commissariat pour l'énergie atomique, et commissaire de l'ONU pour le désarmement de l'Irak.

La pantalonnade du Conseil de sécurité (c'est-à-dire des Etats qui le composent) après le vote de la résolution 1441 sur l'Irak a certainement été un des éléments majeurs rendant une intervention militaire inéluctable en encourageant Saddam Hussein dans ses illusions. Aujourd'hui à nouveau, face au pouvoir iranien qui entend se doter de l'arme nucléaire au vu et au su de tous et en appelle benoîtement à rayer Israël de la carte, la veulerie de l'Europe menace à nouveau de réduire à néant les instruments de sécurité collective existants. Mais lisez-la!

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